Guinée : Foniké Menguè et Billo Bah, un an après leur enlèvement, l’omerta d’État
Il y a un an, presque jour pour jour, deux figures emblématiques de la contestation citoyenne guinéenne disparaissaient dans des circonstances obscures. Oumar Sylla, dit Foniké Menguè, coordinateur du FNDC, et Mamadou Billo Bah, responsable des antennes locales du même mouvement, ont été enlevés à Conakry dans ce qui ressemble à une opération bien rodée des services de sécurité.
Depuis, aucune nouvelle officielle, aucun signe de vie. Une absence totale d’informations, de preuves, d’explications. Mais un silence lourd, assourdissant, que ni le temps ni les discours convenus des autorités de transition ne peuvent plus justifier.
Un an après, où sont Foniké Menguè et Billo Bah ? Pourquoi la justice guinéenne n’a-t-elle produit aucun élément concret malgré ses promesses d’enquête ? Et pourquoi la France et la communauté internationale restent-elles muettes face à une disparition qui porte les marques d’un enlèvement d’État ?
Une opération silencieuse, un régime qui assume sans le dire
Les faits sont simples. Dans la nuit du 29 au 30 juillet 2024, deux hommes connus pour leur engagement contre la dérive autoritaire du CNRD sont enlevés à Conakry. Leurs familles, leurs proches, les organisations de défense des droits humains alertent immédiatement. Des plaintes sont déposées. Human Rights Watch, Amnesty International, Reporters Sans Frontières, l’Organisation Guinéenne de Défense des Droits Humains (OGDH)… tous demandent des comptes.
Mais les autorités guinéennes jouent la montre, l’oubli, le silence. Quelques jours après leur disparition, le procureur général près la Cour d’appel de Conakry, Fallou Doumbouya, annonce l’ouverture d’une « enquête minutieuse ». Un an plus tard, aucun rapport, aucune audition, aucun témoin, aucune image de caméra, aucun aveu ni démenti.
Dans d’autres pays, un tel mutisme aurait déclenché une tempête judiciaire. En Guinée, il s’accompagne d’un glissement progressif du régime militaire vers une gestion de type autocratique, où la peur et l’intimidation remplacent le droit et le débat.
Un mode opératoire devenu une signature
Foniké Menguè et Billo Bah ne sont pas les seules victimes. Depuis le coup d’État du 5 septembre 2021, les disparitions, les séquestrations, les arrestations arbitraires se sont multipliées : Me Mohamed Traoré, Abdoul Sacko, Siaka Barry, Habib Marouane Camara… tous ont été enlevés ou poursuivis pour leur liberté de ton. Certains ont été libérés après avoir été torturés. D’autres, comme les deux leaders du FNDC, n’ont jamais réapparu.
Un modèle bien rodé semble se dessiner : neutralisation des opposants gênants, mise en scène d’un simulacre d’enquête, dilution des responsabilités, relance des « priorités de la refondation ».
Spartacus, officier de la Garde présidentielle, et le général Balla Samoura, puissant chef de la Gendarmerie nationale, sont régulièrement cités par des sources indépendantes comme les organisateurs de ces opérations souterraines. Mais dans un pays où l’impunité est devenue la règle, aucune enquête sérieuse n’ose toucher l’entourage de Mamadi Doumbouya.
Le silence coupable de la France et des institutions internationales
Dans cette affaire, la France occupe une place particulière. Foniké Menguè et Billo Bah faisaient partie des opposants les plus virulents au régime de transition. Mais leur disparition n’a suscité aucune réaction officielle de Paris.
Jean-Luc Mélenchon a brisé ce silence récemment :
« Pourquoi la France ne travaille-t-elle pas à leur libération ? Pourquoi le silence ? Quels intérêts sont en cause ? »
Des questions légitimes. Car depuis l’arrivée de Mamadi Doumbouya au pouvoir, la France affiche une bienveillance trouble envers le régime. Des échanges militaires sont maintenus, des partenariats économiques poursuivis, et aucune condamnation publique claire n’a été prononcée par l’Élysée.
Cette prudence diplomatique alimente le sentiment d’abandon parmi les défenseurs de la démocratie guinéenne. Elle renforce aussi la thèse selon laquelle les « intérêts stratégiques » priment sur les principes.
La CEDEAO, quant à elle, s’est montrée tout aussi timide. Engluée dans ses contradictions, affaiblie par les retraits du Mali, du Burkina Faso et du Niger, elle n’a aucune prise réelle sur la junte guinéenne.
Et la justice internationale ?
Face à l’enlisement local, les familles des disparus ont saisi plusieurs instances internationales. Des plaintes sont en cours auprès du Comité des droits de l’homme de l’ONU, de la Cour africaine des droits de l’homme, et même auprès de la CPI (Cour pénale internationale) dans le cadre d’un signalement plus large.
Mais ces recours prennent du temps. Beaucoup de temps. Trop de temps, diront certains.
Dans l’intervalle, la stratégie du pourrissement joue en faveur des ravisseurs. Plus les mois passent, plus l’opinion se lasse, plus les faits s’effacent.
C’est pourquoi des mobilisations symboliques sont cruciales. Elles rappellent à la junte qu’on n’oublie pas. Elles remettent à l’agenda international une cause que le pouvoir guinéen tente d’étouffer.
Une société civile en danger
La disparition de Foniké Menguè et Billo Bah n’est pas qu’un drame individuel. C’est un message envoyé à toute la société civile guinéenne : « Voici ce qui arrive à ceux qui s’opposent trop fort. »
Dans un pays où les partis politiques sont affaiblis, où les médias sont bâillonnés, la société civile restait l’un des derniers espaces de contestation. Le FNDC, avec ses slogans, ses marches, ses tribunes, incarnait l’ultime souffle démocratique face à une junte de plus en plus verrouillée.
En ciblant ses leaders, le CNRD a voulu décapiter la résistance sociale. Et cela semble fonctionner. Le climat est à la peur. Les voix dissonantes se font rares. La rue s’est tue.
Le devoir de vérité
Un an après, les questions demeurent :
- Où sont Foniké Menguè et Billo Bah ?
- Sont-ils vivants ? Sont-ils détenus dans une prison secrète ? Ont-ils été exécutés ?
- Qui a donné l’ordre ?
- Que fait le ministre de la Justice ?
- Pourquoi la procureure générale Hadja Fatou Bangoura, si prompte à condamner Aliou Bah, reste muette sur cette affaire ?
- Pourquoi le ministre Morissanda Kouyaté parle d’ordre constitutionnel quand des citoyens disparaissent dans son silence ?
L’État guinéen a un devoir de vérité. Ne rien dire, c’est s’accuser. Ne pas enquêter, c’est trahir. Ne pas sanctionner, c’est institutionnaliser l’arbitraire.
Une démocratie en otage
La disparition de Foniké Menguè et Billo Bah est un symbole de la crise politique guinéenne. Une transition confisquée. Un peuple oublié. Une démocratie instrumentalisée.
On ne bâtit pas un État sur des charniers invisibles. On ne rédige pas une Constitution dans le sang séché des opposants. On ne parle pas de retour à l’ordre quand on kidnappe ceux qui osent dire non.
Foniké et Billo sont absents. Mais leur silence hante le régime. Leur disparition éclaire mieux que mille discours le vrai visage de la transition : celui d’un pouvoir qui veut rester, coûte que coûte.
À ceux qui ont disparu, à ceux qui souffrent, à ceux qui résistent, ce message : on n’oublie pas. On ne cède pas. On continue.
— conakrylemag


UFDG : un plan « B » pour reconduire à sa tête son leader historique, Cellou Dalein Diallo.
Guinée : On rêvait de Rawlings, on se réveille avec Doum-Biya
Guinée : Quand les Gardiens de la Liberté Deviennent les Architectes de la Censure
Avis de recrutement : le site d’informations conakrylemag.com recherche 1 journaliste/reporter!
4. Service de traduction en ligne
Pourquoi le bâtonnier s’acharne t’il contre des magistrats est-ce pour régler des comptes ?
Repoussées d’une semaine, les élections législatives et communales auront lieu fin mai 2026
Les gouvernements passent et se ressemblent (Par Tibou Kamara)
Nouvelle équipe gouvernementale