Abidjan, théâtre d’une exclusion politique : Cellou Dalein empêché de s’enrôler pour les élections

Abidjan, théâtre d’une exclusion politique : Cellou Dalein empêché de s’enrôler pour les élections

Alors que la révision exceptionnelle des listes électorales a été présentée comme une étape cruciale vers un retour à l’ordre constitutionnel en Guinée, le processus semble déjà entaché de graves irrégularités. L’un des faits les plus marquants reste l’empêchement de l’enrôlement de Cellou Dalein Diallo, ancien Premier ministre et président de l’Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG), au centre CARLE de Treichville, à Abidjan.

Malgré la présentation d’un dossier complet, comprenant un passeport biométrique, un acte de naissance, une carte consulaire valide et un justificatif de résidence, le leader de l’opposition guinéenne n’a pas pu accomplir son devoir citoyen. Selon les informations recueillies, le responsable du centre aurait reconnu la régularité des documents. Cependant, après une communication avec sa hiérarchie, il aurait affirmé que des « instructions venues d’en haut » interdisaient l’enrôlement de l’opposant. Le centre a alors été fermé précipitamment, forçant même les autres citoyens présents à quitter les lieux.

L’UFDG, dans un communiqué officiel, a immédiatement dénoncé ce qu’elle qualifie de « violation flagrante » du Code électoral guinéen. Le parti souligne que la Constitution et les lois électorales du pays garantissent à tous les citoyens majeurs, résidant en Guinée ou à l’étranger, le droit de s’inscrire sur les listes électorales. L’empêchement d’un tel acte, sans fondement juridique, est perçu comme une tentative manifeste d’exclusion politique.

Cette manœuvre n’est pas isolée. Depuis quelques semaines, plusieurs figures emblématiques de l’opposition guinéenne ont fait état de difficultés ou d’obstacles lors de leur tentative d’enrôlement. Sidya Touré, ancien Premier ministre et leader de l’UFR, ainsi que Lansana Kouyaté du PEDN, se seraient également heurtés à des refus implicites ou explicites. Un schéma qui donne l’impression d’une stratégie coordonnée visant à disqualifier les candidats jugés gênants pour le pouvoir en place.

Le contexte politique en Guinée depuis le coup d’État du 5 septembre 2021 est marqué par une transition dirigée par le CNRD (Comité National du Rassemblement pour le Développement), avec à sa tête le colonel Mamadi Doumbouya, aujourd’hui bombardé général sans jamais avoir conduit d’opération militaire sur le terrain. Le discours officiel promettait un retour rapide à la démocratie. Mais à mesure que les mois s’égrènent, les actions du pouvoir donnent l’image d’un régime en quête de légitimité par l’effacement des voix dissonantes plutôt que par la compétition électorale loyale.

En empêchant Cellou Dalein Diallo de s’enrôler, le pouvoir ne frappe pas seulement un homme. Il touche au fondement même du pluralisme politique. Ce geste envoie un signal clair : seules les candidatures jugées compatibles avec les intérêts de la junte auront voix au chapitre. La logique électorale, dans ce contexte, devient un simple habillage démocratique d’un régime autoritaire qui ne dit pas son nom.

L’enjeu dépasse la personne de Cellou Dalein Diallo. Il touche à la crédibilité de l’ensemble du processus électoral. Car si des leaders aussi en vue que lui peuvent être arbitrairement empêchés d’accéder aux listes, qu’en est-il des citoyens lambda ? Combien d’anonymes, sans réseau ni caméra, sont exclus en silence des registres électoraux ? Combien d’irrégularités ne seront jamais documentées ni dénoncées ?

Le silence des institutions en charge de l’organisation des élections notamment l’organe de gestion électorale mis en place par le CNRD alimente les soupçons. Alors même que les critiques contre la création unilatérale de la Direction Générale des Élections (DGE) n’ont cessé de croître, cette dernière n’a toujours pas fourni d’explication sur les modalités concrètes de la révision électorale. L’opacité règne.

La communauté internationale, elle aussi, est interpellée. Depuis le début de la transition, les partenaires de la Guinée Union africaine, CEDEAO, Nations Unies, Union européenne ont adopté une posture souvent trop prudente. Ils appellent régulièrement au dialogue, à la retenue, à l’inclusivité. Mais ils peinent à réagir concrètement face aux atteintes graves aux droits civiques et politiques.

Les Nations Unies, qui soutiennent techniquement le processus électoral, devraient exiger des garanties plus fermes sur le respect des normes démocratiques. L’Union africaine, pourtant signataire de plusieurs chartes relatives à la gouvernance, reste étrangement silencieuse face aux pratiques d’exclusion. Quant à la CEDEAO, son rôle de médiation a été largement affaibli depuis les crises successives au Mali, au Burkina Faso et au Niger, où les juntes se renforcent mutuellement.

Pourtant, ce sont bien les institutions régionales et internationales qui ont le levier pour faire pression. Des sanctions ciblées contre les responsables d’atteintes aux droits électoraux pourraient être envisagées. Des conditionnalités plus strictes dans le cadre de l’aide au processus électoral sont également à l’étude.

À l’intérieur du pays, la société civile guinéenne continue de se mobiliser. Des voix s’élèvent dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans les cercles universitaires et religieux. Des collectifs d’observation citoyenne se préparent pour le scrutin, bien que leur accès aux centres d’enrôlement et aux documents électoraux reste limité.

L’exclusion de Cellou Dalein Diallo ne doit pas être vue comme un simple épisode politique. Elle est le symptôme d’un verrouillage systématique de l’espace civique. Elle révèle une tentative d’étouffer l’alternance démocratique en Guinée.

À la veille d’échéances électorales majeures, les autorités de transition doivent faire un choix : engager un processus inclusif, crédible, et respectueux des droits fondamentaux, ou assumer pleinement la dérive autoritaire. La crédibilité du processus en dépend. Mais plus encore, c’est la stabilité du pays qui est en jeu. Un scrutin bâti sur l’exclusion, la défiance et la manipulation ne pourra produire que plus de tensions, de conflits et d’instabilité.

Cellou Dalein Diallo, quant à lui, reste dans l’attente. En homme politique aguerri, il a connu les blocages, les exclusions, les violences. Mais cette nouvelle entrave pose une question centrale : la Guinée est-elle encore en transition, ou s’installe-t-elle dans une dictature maquillée ?

À ce stade, la réponse semble moins dépendre des discours que des actes. Et ceux des autorités de la transition, pour l’instant, ne vont pas dans la bonne direction.

PAR CONAKRYLEMAG.COM

— conakrylemag

Author Signature for Posts

Exprimez-vous ! Réagissez à cet article maintenant avec Facebook
Quitter la version mobile