Aliou Bah : cinq ans ferme pour avoir dit tout haut ce que le peuple pense tout bas

Aliou Bah : cinq ans ferme pour avoir dit tout haut ce que le peuple pense tout bas

Bienvenue en Guinée, version 2025. Où un mot mal placé vaut cinq ans de prison, où un sit-in pacifique devient un acte de rébellion, et où la vérité quand elle dérange est classée menace d’État. Le cas d’Aliou Bah, président du MoDeL, n’est pas qu’un fait divers politique. C’est un thermomètre planté dans le cœur fiévreux d’une République malade de ses militaires, de sa lâcheté, et de ses silences complices.

Décembre 2024. Aliou Bah ouvre la bouche. Malheur à lui. Il parle. Il ose. Il critique le CNRD, ce cartel kaki sans légitimité mais pas sans ego. Il dénonce l’incompétence, interpelle les guides religieux, appelle à la dignité. Et pour cela, il est arrêté, jugé, expédié en prison. Deux ans ferme. Puis cinq en appel. Pas pour vol, pas pour détournement. Juste pour avoir pensé librement. Dans un pays soi-disant en transition. Une blague.

Le 26 avril, le MoDeL en sera à son sixième sit-in. Six. Parce qu’il faut maintenant répéter mille fois qu’un citoyen n’est pas une menace parce qu’il parle. Que critiquer un régime, ce n’est pas conspirer. Qu’un discours n’est pas une bombe. Mais face à une junte paranoïaque, même les mots deviennent des armes. Et chaque sit-in est perçu comme une insulte au roi nu.

Aliou Bah, c’est la voix d’une jeunesse qui a décidé d’arrêter de courber l’échine. Une jeunesse qui ne veut plus d’un pays figé dans la peur, où la critique s’échange contre une cellule et le silence contre une promotion. C’est un homme qui n’a ni armes ni milice, juste une parole franche, un regard droit, et une allergie aiguë à l’hypocrisie institutionnelle.

Mais voilà, dans la Guinée post-coup d’État, la vérité n’a plus de droits. Ce régime n’a qu’une obsession : dompter, punir, contrôler. L’homme libre dérange, alors on l’enferme. On le traîne en justice, on l’humilie, on le punit. L’idée est simple : faire un exemple. Montrer que même les mots, s’ils sont trop vrais, seront écrasés.

La justice ? Ne cherchez pas. Elle a quitté le palais pour aller camper dans les casernes. À peine l’encre du jugement sèche-t-elle que déjà, on prépare la cellule. Pas d’enquête sérieuse, pas de contre-pouvoir, pas même un simulacre de débat. Le procès Aliou Bah n’est pas un procès. C’est une mise en scène. Un lynchage institutionnalisé avec robe noire et jugement lu à voix basse.

Mais la question reste : que redoute-t-on exactement chez Aliou Bah ? Sa plume ? Son franc-parler ? Sa capacité à dire que l’éléphant est sur la table quand tout le monde fait semblant de ne rien voir ? Ce n’est pas lui qui fait peur. C’est ce qu’il incarne : un sursaut de conscience, un refus de la soumission. Il met des mots sur les frustrations de milliers de jeunes. Et ça, dans un régime de peur, c’est intolérable.

Et le reste du monde ? Les institutions ? Les “amis de la Guinée” ? Silence radio. Un de plus emprisonné ? Un opposant de trop ? Ils ont vu pire, disent-ils. Et puis, « ce sont des affaires internes »… Le refrain habituel des diplomates en costard qui ferment les yeux sur la torture pourvu que les contrats miniers restent juteux.

Mais posons la vraie question : combien de temps encore ? Jusqu’où ira-t-on dans cette descente vers l’absurde autoritaire ? Combien de prisonniers politiques, de disparus, de procès bidons faudra-t-il avant qu’on réalise que cette transition est un cercueil démocratique qu’on a joliment décoré ?

Aliou Bah est derrière les barreaux, mais il est libre. Libéré de la peur, de la langue de bois, des compromis déshonorants. Ceux qui l’ont enfermé sont peut-être dehors, mais ils sont captifs de leur propre cynisme, prisonniers d’un pouvoir qu’ils ne savent plus légitimer autrement que par la matraque et la censure.

Ce n’est pas un sit-in qu’il faut. C’est un électrochoc.

Ce pays ne s’en sortira pas avec des compromis mous et des dialogues qui n’ont de “national” que le nom. Il faut des voix comme celle d’Aliou Bah. Des voix qui cognent. Qui dérangent. Qui réveillent. Des voix qui ne s’achètent pas avec une nomination ou une voiture de service.

Et tant que des gens descendront dans la rue, tant qu’ils tiendront une pancarte devant un tribunal, tant qu’ils hurleront dans un mégaphone que ce pays n’est pas une caserne, alors Aliou Bah n’est pas seul. Alors le régime n’a pas gagné.

La junte peut bien multiplier les procès : elle perd chaque fois qu’un Guinéen ose dire “non”.

Et Aliou Bah, lui, n’a jamais cessé de dire non.

PAR CONAKRYLEMAG.COM

— conakrylemag

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