Kankan : quand une rivalité amoureuse entre bergers maliens révèle les fractures d’une société rurale
Kankan : quand une rivalité amoureuse entre bergers maliens révèle les fractures d’une société rurale
À Soumankoï, près de Kankan, une dispute autour d’une femme a tourné au drame entre deux bergers maliens. Derrière ce fait divers sanglant se cachent des réalités plus profondes : la précarité des travailleurs migrants, l’absence de médiation dans les zones rurales, et une justice guinéenne qui peine à prévenir ces violences. Enquête sur un système à la dérive.
Dans le district de Soumankoï, à une douzaine de kilomètres de Kankan, la vie suit un rythme immuable. Les troupeaux de bœufs traversent les pistes poussiéreuses, les femmes pilent le mil devant leurs cases, et les hommes, souvent des migrants maliens ou burkinabè, s’occupent des bêtes pour le compte d’éleveurs locaux. C’est dans ce décor de brousse, où les conflits se règlent souvent à l’amiable – ou à l’arme blanche –, qu’une banale rivalité amoureuse a basculé dans l’horreur, le 4 mai dernier.
Deux bergers maliens, partageant le même logement de fortune, se sont affrontés à coups de coupe-coupe. L’un d’eux, âgé d’une trentaine d’années, a grièvement blessé son rival, lui sectionnant un doigt et entaillant profondément son bras. La victime, évacuée en urgence à l’hôpital régional de Kankan, a frôlé la mort. Le suspect, neutralisé par des habitants avant d’être remis à la gendarmerie, a justifié son geste par une histoire de femme : « Il suivait ma femme. Je lui ai demandé de la laisser, mais il n’a pas voulu. »
Un récit glaçant, mais qui, à y regarder de plus près, en dit long sur les tensions qui traversent les communautés rurales guinéennes.
Des bergers maliens, maillons invisibles de l’économie locale
Les deux protagonistes de cette affaire ne sont pas des inconnus dans la région. Comme des centaines d’autres migrants ouest-africains, ils travaillent comme bergers pour des éleveurs peuls ou malinkés de la zone. Leur statut est précaire : logés dans des abris de fortune, payés à la tâche, et souvent sans contrat. « Ils sont là parce qu’ils n’ont pas le choix », explique un habitant de Soumankoï, qui préfère garder l’anonymat. « Les Guinéens ne veulent plus faire ce travail. Alors on fait venir des Maliens, des Burkinabè… Ils acceptent des salaires de misère, et on les parque comme du bétail. »
Cette main-d’œuvre bon marché est essentielle à l’économie pastorale de la région, mais elle vit dans des conditions proches de l’exploitation. « Ils partagent souvent le même logement, parfois à dix dans une pièce. Les tensions montent vite », confie un travailleur humanitaire basé à Kankan. « Quand il y a un conflit, personne ne vient jouer les médiateurs. On laisse pourrir, jusqu’à ce que ça explose. »
Dans le cas présent, la dispute aurait pu se régler par des mots. Mais dans un environnement où les mécanismes de résolution des conflits sont quasi inexistants, la violence devient souvent la seule issue.
Une justice rurale à deux vitesses
L’arrestation du suspect par la gendarmerie de Karifamoriah a été saluée comme une victoire par les autorités locales. « L’auteur est dans les mains des gendarmes », a confirmé une source proche de l’enquête. Pourtant, cette réponse judiciaire, aussi nécessaire soit-elle, ne suffit pas à masquer les lacunes du système.
En Guinée, et particulièrement dans les zones rurales, l’accès à la justice est un parcours du combattant. Les postes de gendarmerie sont souvent éloignés des villages, les procédures longues et coûteuses, et la corruption endémique. « Quand un conflit éclate entre migrants, les gens hésitent à saisir les autorités », explique un avocat kankannais. « Soit parce qu’ils n’ont pas confiance, soit parce qu’ils craignent des représailles. Alors ils règlent ça entre eux, avec les moyens du bord. »
Dans le cas de Soumankoï, ce sont les habitants eux-mêmes qui ont maîtrisé l’agresseur avant d’appeler les gendarmes. Une intervention citoyenne qui, si elle a évité un drame plus grand, pose question : pourquoi a-t-il fallu en arriver là pour que les autorités réagissent ?
La femme, éternelle absente du récit
Derrière cette affaire, il y a une femme. Celle pour qui deux hommes se sont battus, au point que l’un d’eux a failli tuer l’autre. Pourtant, dans les témoignages recueillis, elle reste une silhouette floue, un prétexte. « Il suivait ma femme », a simplement déclaré le suspect. Mais qui est-elle ? Une migrante comme eux ? Une habitante du village ? Une épouse, une amante, une connaissance ? Personne ne semble s’en soucier.
Cette invisibilisation n’est pas anodine. Dans les sociétés rurales guinéennes, les femmes sont souvent considérées comme des propriétés, des enjeux de pouvoir entre hommes. « Quand deux hommes se battent pour une femme, on ne lui demande jamais son avis », déplore une militante féministe de Kankan. « On parle de l’honneur des uns et des autres, mais jamais de son droit à elle de choisir. C’est toujours la même histoire : les femmes sont des trophées, pas des êtres humains. »
Dans cette affaire, comme dans tant d’autres, la victime collatérale n’est pas seulement l’homme blessé. C’est aussi cette femme, dont la voix n’a jamais été entendue.
Prévenir les violences : un vœu pieux ?
Face à la récurrence de ces drames, les autorités locales appellent au calme et prônent le dialogue. « Nous invitons les populations à privilégier le dialogue pour éviter ce genre de situation », a déclaré un responsable de la sous-préfecture de Karifamoriah. Des mots qui sonnent creux quand on sait que, dans les faits, rien n’est mis en place pour désamorcer les tensions avant qu’elles ne dégénèrent.
Pourtant, des solutions existent. Dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, des programmes de médiation communautaire ont fait leurs preuves. Au Sénégal, par exemple, des « bajenu gox » (marraines de quartier) interviennent pour apaiser les conflits familiaux ou conjugaux avant qu’ils ne tournent au drame. En Guinée, rien de tel. « On attend que ça pète pour réagir », résume un observateur local. « Personne ne fait de la prévention. Personne ne forme les gens à gérer les conflits. Résultat : on enterre les morts et on passe à autre chose. »
Un système qui reproduit la violence
Le drame de Soumankoï n’est pas un cas isolé. Chaque année, des dizaines de faits divers similaires émaillent la chronique guinéenne : des bagarres entre migrants, des règlements de comptes entre éleveurs, des violences conjugales qui tournent au carnage. « C’est un cercle vicieux », analyse un sociologue guinéen. « Les gens vivent dans la précarité, sans accès à la justice, sans éducation aux droits humains. Alors ils reproduisent ce qu’ils connaissent : la loi du plus fort. »
Dans ce contexte, l’arrestation du suspect de Soumankoï est une bonne nouvelle. Mais elle ne suffira pas à briser le cycle. Tant que les autorités ne s’attaqueront pas aux racines du problème – la pauvreté, l’absence de médiation, la culture de la violence –, les coupe-coupe continueront de trancher dans le vif.
À l’hôpital de Kankan, la victime se remet lentement de ses blessures. Son agresseur, lui, croupit en cellule, dans l’attente d’un procès. Entre eux, une femme, dont personne ne parle. Et autour d’eux, un système qui, faute de solutions, prépare déjà le prochain drame.
ABA
— conakrylemag




