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Entre illusions politiques et ruptures inévitables

Entre illusions politiques et ruptures inévitables
Dans cette partie de son ouvrage « Le coup d’État contre Alpha Condé », Tibou Kamara livre un témoignage dense, presque introspectif, sur une séquence politique déterminante. Il y évoque la tentative du professeur Alpha Condé d’affaiblir l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) en s’attaquant à sa direction, incarnée par Elhadj Cellou Dalein Diallo. Une manœuvre classique dans le jeu politique, visant à fragiliser l’adversaire en agissant de l’intérieur. C’est de bonne guerre.
Pour atteindre cet objectif, le chef de l’État d’alors, selon la révélation de Tibou Kamara, a misé sur le vice-président du parti, Bah Oury, aujourd’hui Premier ministre du gouvernement de la Transition arrivée à son terme. Populaire à l’époque au sein de la base militante, celui-ci apparaissait comme un levier crédible pour désorganiser la dynamique interne de l’UFDG et en prendre le contrôle. L’idée était simple : en évinçant Cellou Dalein Diallo, toute opposition structurée se trouverait neutralisée, laissant le champ libre à une gouvernance sans véritable contrepoids.
Tibou Kamara, observateur attentif et fin connaisseur des équilibres internes du parti, ne partageait pourtant pas cette lecture. Les événements lui donneront raison. L’exclusion de Bah Oury, ou plus précisément son éviction brutale, en fut la démonstration éclatante. Toutefois, un élément mérite d’être souligné. À cette époque, porté par une popularité réelle, Bah Oury était convaincu de pouvoir renverser le leadership de Cellou Dalein Diallo. Sur ce point précis, il faisait preuve de sincérité vis-à-vis du professeur Alpha Condé. Il croyait véritablement à cette possibilité.
Mais cette conviction révélait aussi une limite fréquente chez certains acteurs politiques, souvent aveuglés par l’enthousiasme de la foule et incapables de prendre la distance nécessaire pour mesurer la complexité des rapports de force. La popularité de Bah Oury reposait essentiellement sur sa radicalité à l’égard du pouvoir en place et sur la virulence de ses prises de position, parfois proches de l’invective, en contraste avec la retenue de Cellou Dalein, jugée par certains militants trop conciliante face aux revers électoraux.
Or cette popularité ne pouvait survivre au jour où le parti découvrirait l’existence d’un rapprochement avec celui qu’il combattait hier encore. Dans un pays où les non-dits finissent toujours par circuler, il était illusoire de croire possible une alliance secrète avec Alpha Condé tout en prétendant diriger l’UFDG.
Tibou Kamara avait perçu cette contradiction bien avant les principaux concernés. Les faits lui ont donné raison.
Le retour d’exil de Bah Oury et la grâce présidentielle dont il bénéficia ont servi de levier à ses adversaires internes pour semer le doute sur sa loyauté. Incapable désormais de tenir le discours radical qui avait forgé sa popularité, il est progressivement apparu, aux yeux des militants, comme un traître. Cette image, injuste ou non, lui collera durablement à la peau et conduira à son exclusion du parti.
Cette trajectoire montre une réalité constante de la vie politique.
La popularité, lorsqu’elle repose sur la colère ou la rupture, s’effondre dès que le contexte change. C’est le piège dans lequel Bah Oury est tombé. Et dans un registre différent, c’est également ce qui est arrivé au professeur Alpha Condé lors des événements du 5 septembre 2021. Persuadé que ses partisans se lèveraient pour défendre son pouvoir, il a découvert, trop tard, l’ampleur de la désaffection. Le coup d’État est survenu sans résistance notable, y compris au sein de son propre camp.
Ce désengagement s’explique par une accumulation de frustrations. Les militants, longtemps mobilisés, se sont sentis marginalisés dans la gestion du pouvoir. Les choix politiques semblaient se faire loin d’eux, parfois au profit d’anciens adversaires. À cela s’ajoutait une situation économique tendue, aggravée par le gel des dépenses publiques et des retards de paiement dans un pays où l’administration soutient largement la vie sociale. Enfin, la rupture du lien direct entre le président et sa base, marquée jusqu’à la disparition de tout contact personnel, a achevé de creuser le fossé.
Dans ces conditions, à qui pouvait-il demander de se lever pour défendre un pouvoir qui s’était éloigné des siens, au point de donner l’impression d’avoir été confisqué puis déplacé sans résistance, de la chambre au salon ?
Les trajectoires politiques sont souvent rattrapées par leurs propres angles morts. L’histoire récente de la Guinée en offre une illustration frappante. C’est à cette lecture lucide que convie le témoignage de Tibou Kamara sur cette période où se sont entrecroisés ambitions, malentendus et désillusions.
À Paris, lorsque le Président m’a invité à le rencontrer pendant que j’étais encore en exil, nous avons eu des points de vue divergents à propos de sa vision de l’UFDG et du rapport de forces entre Bah Oury et Cellou Dalein, respectivement vice-président et président du parti. C’était notre première rencontre depuis cinq ans qu’il avait été élu Président de la République, à cause d’une longue brouille entre lui et moi.
Bah Oury, aussi forcé de quitter la Guinée après l’attaque contre le domicile privé du professeur Alpha Condé, dans laquelle son nom avait été cité, était attendu au même moment que moi par le Président. J’étais arrivé le premier. Son arrivée m’a été annoncée par notre hôte commun. Celui-ci semblait très content de le recevoir. La raison, c’est qu’il voyait en lui un interlocuteur plus raisonnable que Cellou et capable de reprendre l’UFDG pour en faire autre chose que la machine de guerre contre le pouvoir.
« Bah Oury est craint par Cellou. C’est à lui, le parti. Il est majoritaire en son sein. Il a toute la base avec lui. Dans le bureau politique, Cellou n’a pas plus de cinq personnes acquises à lui, de son bord. Le retour en Guinée de Bah Oury sera fatal à Cellou, dont le leadership est décrié, la gestion du parti contestée », avait essayé de me convaincre d’emblée le professeur Alpha Condé, dans un de ses meilleurs jours.
Le Président avait souhaité connaître mon sentiment : « Je ne crois pas Bah Oury capable d’inquiéter Cellou et de pouvoir lui prendre l’UFDG. Je connais un peu le parti de l’intérieur, j’ai suivi son évolution, l’ascension de Cellou. C’est à lui que l’UFDG doit ce qu’elle est devenue comme force. Certes, Bah Oury a un discours et une posture plus proches, aujourd’hui, de la volonté de la base qui veut en découdre avec le pouvoir, mais il n’est pas dit qu’il peut être suivi ou qu’il dispose des moyens de dégager Cellou. Et puis, son atout par rapport à Cellou, c’est d’être plus radical que lui avec toi. Maintenant, s’il se rapproche de toi, Cellou reprend l’avantage complètement et devient le seul recours. Bah Oury perd tout », ai-je répondu.
« Il y a cinq ans que tu n’es pas en Guinée, il y a trop longtemps que tu as quitté le pays. Retourne-y, on en reparlera », a répliqué le Président.
« Peut-être que j’ai été absent de la Guinée dernièrement, mais je ne suis pas coupé du pays et de ses réalités », me suis-je défendu.
« D’accord, mais quand tu y reviendras, tu me donneras encore ton avis », a coupé le Président.
Il n’avait pas fallu longtemps pour voir Bah Oury faire son entrée. Il avait été introduit selon le protocole d’usage. Il était accompagné, pour l’occasion, d’une personne manifestement proche de lui. Il avait pris place dans le salon de la suite du Président à l’hôtel Raphaël de Paris, où je l’avais précédé.
À trois, nous avions entamé l’entretien. Le Président s’était assuré que nous n’étions pas étrangers l’un à l’autre. Comme à son habitude, le professeur Alpha Condé avait planté le décor sans sourciller : « Tibou n’est pas convaincu que tu puisses prendre le dessus sur Cellou. »
Bah Oury était mal à l’aise d’entendre cela : « Cellou n’a pas plus de cinq personnes qui le soutiennent dans le bureau exécutif. Il est minoritaire. J’échange avec nos responsables. J’ai la situation en main », avait-il réagi, avant d’ajouter : « Tibou est un partisan de Cellou. Il ne peut que le soutenir. »
J’avais demandé au Président la permission de me retirer pour revenir plus tard, lorsque Bah Oury serait parti, afin de les laisser s’entretenir en privé. Je partis. À mon retour, le Président m’avait confié que Bah Oury s’était plaint à lui d’une tribune que j’avais écrite pour défendre Cellou Dalein contre lui dans le bras de fer qui les oppose. J’avais répondu qu’il avait raison. Ce que j’avais écrit n’était pas différent de ce que j’avais déclaré plus tôt, à savoir que Bah Oury se trompait à propos de sa légitimité et de son influence dans le parti, qu’il n’avait aucun moyen de prendre le dessus sur Cellou.
Le Président n’était plus aussi certain qu’au début que Bah Oury était à même de défaire Cellou. Surtout que je lui avais demandé de se rappeler de son propre passé. D’éminents responsables de son parti avaient signé une pétition contre lui et s’étaient engagés dans la dissidence avec le dessein de faire voler en éclats le RPG. Compte tenu de leur nombre et de leur influence, l’opinion avait parié sur une crise profonde et la fin de son mythe politique. Mais, à la fin, il n’en avait rien été. Il est sorti renforcé de ce qui s’apparentait à une tempête dans un verre d’eau, personnellement, et son parti inspire depuis respect, crainte et admiration. Cette page d’histoire l’avait fait douter davantage, mais il voulait toujours continuer à croire à son pari avec Bah Oury. C’était son droit. Moi, j’avais fait mon devoir.
Tous ceux à qui, nombreux, il avait fait part de notre entretien l’avaient conforté dans son analyse et sa position, et m’en avaient voulu de ramer à contre-courant. D’aucuns m’avaient reproché ma prise de position et déconseillé, à peine rabiboché avec le Président, de le contrarier dans son jugement et ses convictions personnelles.
J’étais resté impassible et ne voyais aucun intérêt à suivre de mauvais instincts, à m’associer à des courants démagogiques. J’avais maintenu ma position, quoi qu’il en coûte, en insistant sur le fait que c’était mon point de vue, dont je crois être libre. Seul Ibrahima Kassory Fofana était de mon côté. Lui aussi avait le même jugement que moi et l’avait fait savoir au Président, qui, sans coup férir, lui avait lancé à la figure : « C’est l’influence de Tibou. »
Bah Oury était rentré au bercail, comme il l’avait prévu et comme le Président l’avait souhaité. Un retour mouvementé. Son parti avait tenu à lui réserver un accueil digne, pour exprimer son vœu de le voir réintégrer ses rangs après une longue absence forcée, et surtout au moment où un clash avec Cellou Dalein semblait se profiler. Les responsables et militants de l’UFDG, conduits par leur leader, se sont mobilisés massivement au siège du parti afin de célébrer le retour à la maison de l’enfant prodigue, à la faveur de joyeuses retrouvailles. Bah Oury, lui, n’avait pas le cœur à la fête. Il entendait, sans perdre de temps ni observer de réserve de circonstance, se démarquer et assumer le conflit avec Cellou Dalein. Tout le monde l’avait vu et remarqué pendant la cérémonie, et en était resté estomaqué. Ni faux-semblants ni faux-fuyants.
Finalement, il fut suspendu de l’UFDG, ce qui ne fit qu’envenimer des relations déjà fortement tendues. Lorsqu’il tenta de forcer l’accès au siège du parti pour assister à une réunion à laquelle il n’était pas convié, la situation tourna au drame.
Dans l’affrontement qui s’ensuivit entre ses partisans, lui-même et les vigiles, un journaliste, Mohamed Koula du site d’information Guinée 7, a perdu la vie, tué par une balle mystérieuse dans des circonstances qui restent troubles.
Jusqu’à ce jour, ce crime reste impuni, car le coupable court toujours, aucune enquête n’ayant permis de révéler son identité, encore moins de situer toutes les responsabilités dans cette tragédie absurde.
Tibou Kamara
PAR CONAKRYLEMAG.COM

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