
Bah Oury et Doumbouya : une alliance pour gouverner ou une soumission déguisée ?
Depuis sa nomination au poste de Premier ministre, Bah Oury semble s’être totalement fondu dans l’appareil du pouvoir militaire. Sa dernière sortie en est une preuve supplémentaire. « Avec le général Doumbouya, nous avons une vision plus claire, plus intelligente… Nous allons gagner la bataille », a-t-il déclaré avec une assurance déconcertante.
Mais de quelle bataille parle-t-il exactement ? Celle du retour à l’ordre constitutionnel promis depuis 2021 et toujours repoussé ? Celle de la légitimation d’un pouvoir militaire qui s’installe durablement sous couvert de transition ? Ou simplement celle de son propre maintien au sein du cercle restreint du régime ?
De l’opposant au fervent défenseur du régime militaire
Il fut un temps où Bah Oury incarnait l’opposition au pouvoir autoritaire. Longtemps adversaire du régime d’Alpha Condé, il avait bâti son image sur le combat pour la démocratie et l’État de droit. Mais depuis qu’il a été coopté par le CNRD, son discours a radicalement changé.
En l’espace de quelques mois, il est passé de figure critique à fervent défenseur du régime militaire. Sa proximité avec Mamadi Doumbouya ne fait plus aucun doute, et il semble déterminé à normaliser un pouvoir qui, pourtant, s’éloigne de jour en jour de ses promesses initiales.
Cette transformation spectaculaire pose une question essentielle : Bah Oury croit-il réellement en ce qu’il dit, ou joue-t-il simplement le rôle que le CNRD attend de lui ?
Une « vision claire » ? Vraiment ?
Lorsqu’il affirme que « nous avons une vision plus claire, plus intelligente », on peut se demander de quelle clarté il parle. Car si quelque chose est limpide aujourd’hui, c’est l’impasse dans laquelle se trouve la transition guinéenne.
Depuis le coup d’État du 5 septembre 2021, la Guinée n’a toujours pas de calendrier électoral précis, encore moins d’institutions démocratiques restaurées. Le pouvoir militaire, qui promettait une transition apaisée et un retour rapide à l’ordre constitutionnel, multiplie les manœuvres pour s’éterniser.
Pendant ce temps, la répression bat son plein :
- Les opposants politiques sont emprisonnés ou contraints à l’exil.
- Les manifestations sont systématiquement interdites et réprimées.
- Les médias sont sous pression et la liberté d’expression se réduit de jour en jour.
Si cette « vision claire » consiste à verrouiller l’espace politique et empêcher toute opposition de s’exprimer librement, alors effectivement, Doumbouya et Bah Oury ont trouvé un terrain d’entente.
Un Premier ministre en quête de légitimité personnelle
Mais ce rapprochement entre Bah Oury et la junte est-il une alliance équilibrée, ou une simple soumission à un pouvoir dont il dépend totalement ?
En réalité, Bah Oury n’a aucun pouvoir réel. Il n’est qu’un fusible, un homme de façade chargé de donner une allure plus « civile » à un régime profondément militaire. Toutes les décisions stratégiques restent entre les mains de Mamadi Doumbouya et de son cercle rapproché.
Dès lors, cette « bataille » qu’il dit vouloir gagner, de quoi s’agit-il ? S’il parle d’une victoire pour la Guinée, alors pourquoi le pays s’enfonce-t-il toujours plus dans l’autoritarisme et l’incertitude ?
S’il fait référence à une bataille pour son propre avenir politique, alors sa déclaration prend tout son sens. Car en soutenant Doumbouya avec autant de ferveur, Bah Oury cherche avant tout à assurer sa place au sein du régime, même au prix de ses anciens principes démocratiques.
Un discours qui masque une réalité inquiétante
Le problème avec ce type de déclaration, c’est qu’elle masque les vrais enjeux. Pendant que Bah Oury se félicite de cette « vision claire », les Guinéens, eux, font face à des réalités bien plus sombres :
- Une crise économique aggravée par une inflation galopante.
- Un secteur énergétique en ruine, avec des coupures de courant incessantes.
- Un climat politique oppressant, où toute contestation est réprimée.
Si la transition suivait réellement une trajectoire transparente et maîtrisée, il n’y aurait pas besoin de réprimer, de censurer ou de verrouiller le pays.
Mais tout indique que le CNRD ne veut pas lâcher le pouvoir, et Bah Oury semble avoir accepté de jouer le jeu, quitte à perdre ce qu’il lui restait de crédibilité auprès des démocrates guinéens.
Un futur verrouillé par les militaires
Ce qui se dessine en réalité, c’est une élection sans réelle compétition, où Mamadi Doumbouya se présentera comme « le candidat naturel », après avoir soigneusement neutralisé toute opposition crédible.
Bah Oury a-t-il déjà accepté ce scénario ? Sa déclaration semble en tout cas préparer le terrain pour une continuité du régime militaire, sous une forme ou une autre.
Si tel est le cas, alors la « bataille » qu’il espère gagner n’est rien d’autre que celle de la survie politique d’un régime qui transforme progressivement la transition en un pouvoir autoritaire durable.
Mais l’histoire l’a prouvé : les militaires qui confisquent le pouvoir sous prétexte de refondation finissent toujours par être rattrapés par la réalité. La seule question est de savoir combien de temps encore les Guinéens accepteront cette supercherie.
— conakrylemag




