« Ce sont toujours les mêmes » : Bah Oury règle ses comptes avec la vieille classe politique guinéenne
Le Premier ministre Bah Oury n’a pas mâché ses mots. Lors d’une récente sortie médiatique, il a tiré à boulets rouges sur l’élite politique guinéenne, dénonçant sans détour : « Ce sont toujours les mêmes visages, il faut savoir qu’on est dépassé ». Un constat amer, mais lucide, qui fait écho à un ras-le-bol généralisé dans l’opinion publique.
Mais à bien y regarder, cette déclaration en dit autant sur l’état de déliquescence de la classe politique que sur la posture ambivalente de Bah Oury lui-même. Est-il encore un opposant réformateur, ou devenu le porte-voix du système qu’il dénonçait autrefois ?
Un aveu de faillite de la scène politique
En affirmant que les partis politiques guinéens sont dirigés par des figures « dépassées », Bah Oury fait un diagnostic sévère, mais difficile à contester. La politique guinéenne est figée, bloquée autour de quelques figures quasi-inamovibles depuis deux voire trois décennies. Les Cellou Dalein Diallo, Sidya Touré, Lansana Kouyaté, et autres dinosaures de la vie politique continuent de monopoliser les micros, les meetings et les manipulations électorales… sans apporter de véritables perspectives de rupture.
Ce sont les mêmes discours recyclés, les mêmes rivalités stériles, les mêmes coalitions artificielles, les mêmes manœuvres de coulisse, et les mêmes échecs. En cela, Bah Oury a raison : une génération entière d’acteurs politiques a confisqué l’espace démocratique, empêchant l’émergence d’une relève crédible.
Mais…
Bah Oury, l’insurgé devenu arbitre du vieux jeu ?
Peut-on pour autant faire de Bah Oury l’étendard d’un renouveau politique ? Lui qui, justement, a été pendant longtemps une figure centrale de cette même classe qu’il fustige aujourd’hui ? N’était-il pas un pilier du système UFDG qu’il attaque à mots à peine couverts ? Et n’est-ce pas lui qui a bénéficié du retour en grâce grâce à une alliance tactique avec le CNRD, une junte militaire pourtant étrangère à tout projet démocratique crédible ?
Il y a ici une forme de schizophrénie politique. Bah Oury dénonce ce qu’il a longtemps incarné, sans jamais faire son propre examen de conscience. Il parle de renouvellement, mais le fait depuis une tribune offerte par des militaires qui, eux aussi, tentent de prolonger leur séjour au sommet. Il parle d’alternance, mais sans jamais citer de nouveaux visages, ni favoriser une relève structurée.
En clair : il critique un système tout en s’y inscrivant pleinement.
La malédiction du pouvoir sans transmission
Ce blocage générationnel n’est pas qu’un problème de casting. Il reflète une réalité plus profonde : la politique guinéenne est une arène fermée. Ceux qui y entrent ne veulent plus en sortir. Les partis deviennent des propriétés privées, verrouillées par des chefs qui se disent “fondateurs historiques”. Les congrès se transforment en mascarades, les jeunes cadres sont tenus en laisse, et la moindre velléité d’indépendance est sanctionnée par l’exclusion.
Le message est clair : il n’y a pas de place pour les idées nouvelles tant que les anciens sont encore là.
Dans ce contexte, la déclaration de Bah Oury pourrait avoir un impact salutaire… si elle était suivie d’actes. Il ne suffit pas de dire que les leaders sont dépassés. Il faut aussi donner les moyens aux jeunes, aux femmes, aux acteurs de la société civile, d’accéder aux leviers du pouvoir.
Une critique justifiée, mais utilisée comme diversion ?
La sortie de Bah Oury intervient à un moment où la transition guinéenne est de plus en plus critiquée pour son opacité, sa lenteur et son absence de cap clair. Le projet de Constitution est contesté, les libertés se réduisent, la parole publique est étroitement contrôlée, et le dialogue avec les partis est devenu une pièce de théâtre politique.
Dans ce contexte, faut-il voir dans cette attaque contre les leaders politiques une diversion ? Une manière habile de détourner le débat des vraies responsabilités du gouvernement de transition ?
Plutôt que d’ouvrir un débat de fond sur la méthode du CNRD, Bah Oury renvoie la faute sur les partis politiques, comme pour faire oublier que l’exécutif actuel concentre tous les pouvoirs et décide seul du calendrier politique.
Alors, que veut vraiment Bah Oury ?
Un renouvellement sincère ? Une réinitialisation du système ? Ou bien simplement une redistribution des cartes au profit de nouvelles alliances plus favorables à sa carrière politique ?
Pour l’instant, il est difficile de trancher. Mais ce qui est certain, c’est que ses propos trouveront un écho dans une jeunesse guinéenne de plus en plus désabusée. Car cette jeunesse n’attend plus les incantations. Elle veut des résultats. Des espaces de participation. Des réformes institutionnelles solides. Une démocratie qui fonctionne.
Et pour cela, il faudra plus qu’une dénonciation des visages fatigués. Il faudra une refonte totale des pratiques politiques, des statuts des partis, des règles du jeu électoral, et surtout… du courage.
— conakrylemag




