Pas de RCCM, pas de micro ni de plume : la HAC met en garde les Web TV et journalistes sans carte de presse
Le récent communiqué de la Haute Autorité de la Communication (HAC) de Guinée a remis au centre du débat la question sensible de la régulation des médias en ligne et des nouveaux formats d’expression médiatique. En affirmant que les Web TV et journalistes non détenteurs de carte de presse sont interdits de couvrir les manifestations publiques et événements officiels, la HAC révèle non seulement un flou juridique inquiétant, mais aussi une méconnaissance des réalités modernes de la communication.
Cet article de fond vise à décortiquer cette position, à pointer les manques d’informations et confusions qui s’en dégagent, et à plaider pour une remise à plat urgente des critères de reconnaissance et de régulation des médias numériques en Guinée. Pour cela, il est indispensable de bien comprendre la diversité des acteurs du web dans le secteur médiatique, d’analyser le cadre légal actuel, et d’explorer les conséquences d’une régulation inadaptée.
1. Le communiqué de la HAC : un rappel ou une mise en garde ?
Le communiqué officiel, signé par la HAC et transmis à MediaGuinée, fait état d’une rencontre avec l’Union Nationale des Télévisions Web de Guinée, en présence du Syndicat des professionnels de la presse.
Les points clés :
- Les Web TV, chaînes diffusant exclusivement sur internet, revendiquent être composées de journalistes répondant aux critères légaux.
- La HAC rappelle que ces Web TV doivent satisfaire les mêmes obligations que les télévisions classiques : enregistrement au Registre du Commerce et du Crédit Mobilier (RCCM), immatriculation fiscale, et autorisation d’une autorité compétente.
- La HAC maintient les notes circulaires interdisant aux Web TV et aux journalistes sans carte de presse de couvrir les manifestations publiques et événements officiels.
- Une mise en garde est adressée à tous ceux qui contreviendraient à cette interdiction.
- Enfin, les promoteurs de Web TV ont promis de respecter cette interdiction, tout en recommandant une actualisation de la loi sur la presse pour intégrer les nouveaux médias.
2. Confusion et imprécisions : une HAC dépassée par les mutations du secteur médiatique
2.1. Web TV, vloggers, blogueurs, médias en ligne, journalistes… une jungle terminologique
La première critique évidente porte sur la confusion sémantique entre les différents types d’acteurs.
- Web TV : chaînes de télévision qui émettent uniquement via internet, proposant souvent des programmes audiovisuels, parfois à l’image d’une télévision classique mais via des plateformes numériques.
- Vloggers : créateurs de contenu vidéo, souvent individuels, qui partagent leurs vidéos personnelles, analyses ou reportages, parfois sans structure formelle.
- Blogueurs : auteurs de contenu écrit principalement sur des plateformes de blogs, portant sur des sujets variés.
- Médias en ligne : sites web d’actualité ou d’information, pouvant inclure articles, vidéos, podcasts, avec une organisation parfois professionnelle.
- Journalistes : professionnels de l’information, qui peuvent travailler pour tout type de média, reconnus légalement par la possession d’une carte de presse.
Le communiqué de la HAC semble amalgamer Web TV et journalistes sans distinguer la nature ni le statut légal et professionnel de ces acteurs. Cette confusion nuit à la compréhension des enjeux et à la pertinence des mesures prises.
2.2. Le cadre légal : insuffisant et inadapté
La HAC évoque que la loi guinéenne sur la presse ignore la spécificité des nouveaux médias. Or, il est évident que les textes en vigueur n’ont pas anticipé l’explosion des médias numériques et la diversification des supports.
- La carte de presse, délivrée aux journalistes professionnels, reste le critère principal de reconnaissance. Mais cela exclut mécaniquement les jeunes médias, indépendants ou alternatifs, qui fonctionnent souvent en mode hybride.
- La nécessité d’une immatriculation au RCCM et d’une autorisation administrative, qui s’applique aux télévisions traditionnelles, n’est pas forcément adaptée à une Web TV, souvent plus légère, plus flexible, voire auto-entrepreneuriale.
Ce décalage législatif place la HAC dans une position de difficulté : appliquer une réglementation pensée pour des médias classiques à des acteurs numériques, c’est courir le risque d’exclure et de censurer une part importante de la production d’information moderne.
3. Pourquoi distinguer est essentiel : les enjeux de la régulation moderne
3.1. La diversité des médias numériques : richesse ou chaos ?
La diversité des acteurs (Web TV, vloggers, blogueurs, etc.) est une richesse démocratique. Elle permet la pluralité des voix, la proximité avec les populations, l’innovation dans la façon de raconter l’actualité.
Mais cette diversité pose des défis pour les autorités :
- Comment vérifier la crédibilité et le professionnalisme de ces acteurs ?
- Comment concilier liberté d’expression et lutte contre la désinformation ?
- Comment intégrer ces acteurs dans un cadre réglementaire juste et efficace ?
3.2. La carte de presse : critère contestable ?
Imposer la carte de presse comme condition obligatoire d’accès aux événements publics est problématique :
- Elle exclut de fait les jeunes journalistes, les indépendants et ceux des nouveaux médias qui peinent à l’obtenir.
- Cela limite la couverture médiatique à un groupe restreint, souvent proche des pouvoirs en place.
- Cela va à l’encontre de la liberté d’expression, en restreignant l’accès à l’information.
4. Les conséquences de la position actuelle de la HAC
4.1. Risques pour la liberté d’expression
En interdisant la couverture des manifestations publiques par les Web TV et journalistes sans carte, la HAC restreint l’accès à l’information pour le public.
Cela peut :
- Favoriser un monopole médiatique,
- Étouffer les voix critiques ou alternatives,
- Renforcer la méfiance des citoyens envers les médias officiels.
4.2. Impact sur la démocratie guinéenne
Un système médiatique pluraliste est un pilier fondamental de la démocratie. En limitant les possibilités d’expression des nouveaux médias, on affaiblit le contrôle citoyen sur les pouvoirs publics.
4.3. Économie numérique et emploi
Les Web TV et médias en ligne sont aussi des secteurs économiques porteurs, créateurs d’emplois et d’innovation. Une régulation trop stricte peut freiner ce développement.
5. Les pistes pour une régulation adaptée
5.1. Repenser la loi sur la presse
La loi doit être modernisée pour reconnaître explicitement les nouveaux médias, leurs spécificités, et leurs droits.
5.2. Création d’un cadre d’accréditation différencié
Il faudrait :
- Un cadre souple pour les Web TV et médias numériques,
- Une accréditation adaptée aux journalistes indépendants,
- Des critères de déontologie plutôt que de simples formalismes administratifs.
5.3. Dialogue constructif entre autorités, médias et société civile
Une réforme réussie passe par une concertation large, pour équilibrer liberté, responsabilité et pluralisme.
Besoin urgent d’adapter les règles
Le communiqué de la HAC révèle un besoin urgent d’adapter les règles aux réalités d’un monde en pleine mutation numérique. Confondre Web TV, vloggers, journalistes, médias en ligne et imposer des conditions rigides limite l’accès à l’information et porte atteinte à la liberté d’expression.
Pour la Guinée, pays en quête de consolidation démocratique, il est impératif que la HAC revoie sa position, clarifie les définitions, et s’engage dans une réforme inclusive et moderne de la régulation des médias.
— conakrylemag




