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Droits politiques sous pression : Le précédent ONU/Lula/Thiam, et la tentation d’écarter Cellou Dalein Diallo en Guinée

Droits politiques sous pression : Le précédent ONU/Lula/Thiam, et la tentation d’écarter Cellou Dalein Diallo en Guinée

Par Ibrahim Dramé

[Conakrylemag, juillet 2025]

Un air de déjà-vu

En 2018, la scène politique internationale assiste à un épisode qui va secouer la doctrine des droits civiques : le Comité des droits de l’homme de l’ONU intime au Brésil de respecter le droit de Lula à se présenter, malgré sa condamnation en justice. Cinq ans plus tard, c’est au tour de la Côte d’Ivoire de se faire rappeler à l’ordre dans le dossier Thiam, pour empêcher l’invalidation de sa candidature à la présidentielle. À chaque fois, la même leçon : un État, même souverain, n’a pas le droit d’écarter arbitrairement un opposant, surtout quand tous les recours n’ont pas été épuisés.

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Et la Guinée dans tout ça ? La tentation d’utiliser la justice ou l’administration comme armes politiques n’a jamais été aussi forte, notamment contre Cellou Dalein Diallo, principal leader de l’opposition, que le pouvoir rêve d’écarter une fois pour toutes. La question est brutale : Les avocats de Cellou Dalein n’auraient-ils pas intérêt à porter l’affaire devant l’ONU, avant qu’il ne soit trop tard ?

I. La jurisprudence Lula/Thiam : quand l’ONU s’invite dans l’arène politique

Avant de revenir sur le cas guinéen, il faut comprendre pourquoi les cas Lula (Brésil) et Thiam (Côte d’Ivoire) font aujourd’hui jurisprudence, et ce que cela change dans la manière de contester une exclusion électorale.

  1. Lula, le « cas d’école »

En 2018, l’ex-président brésilien Lula est en prison, condamné pour corruption. Mais sa popularité explose et il demeure favori pour la présidentielle. L’appareil judiciaire brésilien s’active pour rendre sa candidature impossible. C’est alors que le Comité des droits de l’homme de l’ONU intervient : il somme l’État brésilien de garantir le droit de Lula de concourir, rappelant qu’en vertu de l’article 25 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), un citoyen ne peut être privé de ses droits politiques avant épuisement de toutes les voies de recours, et encore moins pour des motifs arbitraires ou discriminatoires.

Le Brésil a tenté d’ignorer la décision. Mais dans l’opinion internationale, le discrédit est immense. Quelques années plus tard, la justice reconnaîtra que les procès contre Lula étaient biaisés. Il fera son retour triomphal à la présidence. Le précédent est posé.

  1. Thiam, la Côte d’Ivoire rattrapée par le droit international

Juillet 2025 : le Comité des droits de l’homme de l’ONU met en garde la Côte d’Ivoire, sommée de garantir à Tidjane Thiam la possibilité de se présenter à la présidentielle, tant que son dossier est pendant devant le Comité. Même logique : on ne peut pas, pour des raisons politiques, empêcher un adversaire sérieux d’être candidat, sauf à se décrédibiliser aux yeux du monde.

Ici aussi, le message est limpide : les droits politiques ne sont pas à la carte.

  1. Ce que dit l’ONU, et pourquoi cela pèse
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Dans les deux cas, il s’agit d’éviter que le pouvoir en place « truque le match » en éliminant des concurrents par la voie administrative ou judiciaire. L’ONU ne se contente pas d’observer : elle pose une règle du jeu. Et, même si elle n’a pas de police pour faire appliquer ses décisions, le coût en image et en diplomatie pour les États récalcitrants est considérable. Pour les opposants, c’est une arme redoutable : on sort la lutte du terrain purement national, on met la lumière sur les pratiques douteuses, on force le débat international.

II. La situation guinéenne : Cellou Dalein Diallo, cible numéro un du pouvoir

  1. Un opposant historique dans le viseur

Cellou Dalein Diallo, chef de l’UFDG, ancien Premier ministre, est le visage de l’opposition en Guinée depuis plus de quinze ans. Toujours présent au second tour, toujours « battu » selon les chiffres officiels, mais jamais résigné. Depuis 2021, il vit sous la menace permanente : accusations en cascade, tentatives de neutralisation judiciaire, multiplication des procédures administratives. La tentation d’un « coup de force légal » pour l’écarter de la présidentielle de 2026 n’a jamais été aussi palpable.

Les signaux d’alerte sont là : interdiction de manifestations, pressions sur ses proches, menaces de poursuites judiciaires, rumeurs de déchéance de ses droits civiques… La machine s’emballe.

  1. Les méthodes classiques de l’exclusion politique

En Afrique francophone, la recette est connue :

  • Procédures judiciaires interminables : on lance une enquête, on multiplie les convocations, on fabrique des dossiers.
  • Décisions administratives arbitraires : on refuse un récépissé, on invalide un parti, on invoque une « erreur » de procédure.
  • Pressions sécuritaires : arrestations, interdictions de sortie du territoire, menaces à la famille.

En Guinée, le système a toujours préféré l’intimidation molle au coup d’État frontal. Mais depuis 2021, la militarisation du pouvoir et la déliquescence des contre-pouvoirs ouvrent la voie à toutes les dérives. La Côte d’Ivoire et le Brésil ont déjà montré où cela mène.

  1. Le risque réel d’exclusion

Il faut être lucide : au vu de l’évolution du climat politique, l’exclusion de Cellou Dalein n’est plus une hypothèse, mais une menace sérieuse. Les scénarios sont multiples :

  • Une condamnation judiciaire (même en première instance) ;
  • Une radiation administrative sur la base d’une décision contestée ;
  • Un refus d’enregistrement de sa candidature pour des motifs « techniques ».

Dans tous les cas, l’objectif est limpide : éviter une élection ouverte en éliminant le principal adversaire du pouvoir.

III. Saisir le Comité des droits de l’homme de l’ONU : pourquoi, quand, comment ?

  1. Une option à considérer sérieusement

Au regard des précédents internationaux, les conseillers et avocats de Cellou Dalein auraient tout à gagner à préparer dès maintenant un dossier solide pour saisir le Comité des droits de l’homme de l’ONU, avant que l’irréparable ne soit commis.

Pourquoi ?

  • Pour documenter, archiver et internationaliser l’affaire avant qu’elle ne soit enterrée localement ;
  • Pour alerter l’opinion internationale et mettre la pression sur le régime guinéen ;
  • Pour renforcer la légitimité de la contestation en interne.
  1. Qu’est-ce que le Comité des droits de l’homme de l’ONU ?
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Le Comité des droits de l’homme de l’ONU est un organe d’experts indépendants chargé de surveiller l’application du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), que la Guinée a signé et ratifié. Ce Pacte garantit notamment le droit de chaque citoyen :

  • de participer à la direction des affaires publiques,
  • de voter et d’être élu,
  • d’accéder aux fonctions publiques,
    sans discrimination et sans restrictions déraisonnables (article 25).

Le Comité reçoit des plaintes individuelles contre les États parties, lorsque toutes les voies de recours internes ont été épuisées.

  1. Comment saisir le Comité ? Le mode d’emploi

Voici la procédure, en langage clair, pour les avocats de Cellou Dalein ou tout citoyen lésé par une exclusion politique :

a) 

Épuiser les voies de recours internes

C’est la première condition : il faut d’abord avoir tenté tous les recours en Guinée (tribunaux administratifs, Cour suprême, etc.). Si ces recours sont inexistants, inefficaces, trop longs ou manifestement biaisés, il est possible de saisir le Comité.

b) 

Préparer une communication individuelle

La plainte doit être argumentée, détaillée, avec des preuves (décisions judiciaires, administratives, documents, témoignages).

c) 

Envoyer la plainte

La communication doit être envoyée par écrit au Comité, en expliquant comment l’État guinéen a violé les droits garantis par le PIDCP, notamment l’article 25.

d) 

La procédure au Comité

  • Le Comité enregistre la plainte, notifie l’État concerné qui doit répondre.
  • Les deux parties peuvent échanger des arguments écrits.
  • Le Comité rend ensuite une « observation finale », qui n’est pas juridiquement contraignante mais qui a un poids politique et moral considérable.

e) 

Effet d’une saisine

Même si le Comité n’a pas de pouvoir d’exécution, la pression diplomatique et médiatique peut forcer un État à revoir sa position, ou au moins à éviter le discrédit international.

IV. Objections, risques et limites : tout dire

  1. « C’est de l’ingérence étrangère ! »

Les partisans du pouvoir ne manqueront pas d’agiter le spectre de l’ingérence étrangère et de la défense de la « souveraineté nationale ». Mais cette rhétorique ne tient pas :

  • La Guinée a ratifié librement le PIDCP.
  • L’État s’est engagé à respecter ses obligations internationales.
  • Respecter les droits politiques n’est pas une concession à l’Occident, mais un gage de stabilité et de crédibilité.
  1. « L’ONU ne peut rien imposer ! »

C’est vrai : le Comité ne peut pas envoyer la force onusienne. Mais la réalité, c’est que les États n’aiment pas être pointés du doigt pour violations des droits humains, surtout à la veille d’élections sensibles.

Le coût réputationnel, économique et diplomatique peut être élevé : sanctions, suspension de coopération, etc.

  1. « Les recours internes sont inutiles »

Même si la justice locale est inféodée au pouvoir, il est impératif d’aller au bout des procédures internes – au moins pour documenter les abus.

Ne pas le faire, c’est offrir un prétexte aux autorités pour déclarer la plainte irrecevable devant le Comité.

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V. Les enjeux pour la Guinée et pour l’avenir de l’opposition

  1. Un test de crédibilité pour l’État guinéen

La gestion du cas Cellou Dalein Diallo sera observée de près, en Afrique et au-delà.

  • Laisser la justice faire son travail sans interférence politique serait la meilleure preuve de maturité démocratique.
  • Écarter l’opposant par des moyens détournés, c’est s’exposer à la condamnation internationale et à l’instabilité interne.
  1. Un précédent utile pour toute l’opposition

Ce combat n’est pas celui d’un homme, mais celui de tous ceux qui aspirent à l’alternance démocratique.

  • Préparer la saisine du Comité des droits de l’homme, c’est installer une jurisprudence qui servira à l’avenir à tous les acteurs politiques menacés d’exclusion.
  • Plus largement, c’est affirmer que la Guinée n’est pas condamnée à la répétition des abus d’hier.
  1. Et si l’ONU ne suffit pas ?

L’expérience montre que la saisine du Comité, à elle seule, ne fait pas tomber les régimes autoritaires. Mais elle constitue une arme de mobilisation, une caisse de résonance, un point d’appui pour d’autres formes de pression : société civile, médias, partenaires internationaux.

VI. Pour conclure : La politique guinéenne à la croisée des chemins

La tentation d’écarter Cellou Dalein Diallo de la présidentielle de 2026, sous prétexte de procédures judiciaires ou administratives, n’est pas une simple péripétie de politique intérieure : c’est un test grandeur nature du respect des droits politiques fondamentaux.

Les précédents Lula et Thiam montrent la voie : il ne tient qu’à l’opposition guinéenne d’activer tous les leviers, y compris celui du Comité des droits de l’homme de l’ONU, pour empêcher la confiscation de la démocratie.

Dans ce contexte, il serait irresponsable pour les avocats et conseillers de Cellou Dalein de ne pas envisager cette démarche, dès les premiers signaux d’exclusion. Non seulement pour leur client, mais pour tous ceux qui, aujourd’hui ou demain, pourraient être tentés de changer les règles du jeu en cours de partie.

L’honneur d’un État, ce n’est pas de gagner par forfait, mais d’accepter la compétition, quelles qu’en soient les conséquences.

La balle est dans le camp de la Guinée. Et le monde observe.

Encadré pratique

Comment Cellou Dalein (ou tout autre opposant) peut-il saisir le Comité des droits de l’homme de l’ONU ?

  1. Recueillir toutes les preuves d’exclusion politique : décisions administratives, judiciaires, témoignages, articles de presse.
  2. Aller au bout des recours internes : même si la justice est partiale, il faut les tenter.
  3. Rédiger une plainte (communication individuelle) exposant la violation de l’article 25 du PIDCP.
  4. Envoyer le dossier par écrit au Comité à Genève, par voie postale ou électronique (instructions sur le site de l’ONU).
  5. Faire connaître l’initiative à la société civile et aux médias, pour renforcer la pression internationale.

À suivre…

 

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