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Éditorial de la page L’intellectuel africain, ce tyran en robe savante
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L’intellectuel africain, ce tyran en robe savante
En Afrique, il est devenu presque banal de voir l’intellectuel trôner sur ses certitudes, se pavaner dans le temple de ses connaissances comme un prêtre jaloux de son autel. L’humilité, pourtant essence de tout véritable savoir, a été bannie de son vocabulaire. Ce qui aurait dû être une lumière partagée est devenu un instrument de domination, et l’intellectuel n’éclaire plus, il écrase.
Ce mal ne date pas d’hier. Le colon, dans sa stratégie de soumission, avait fabriqué une élite de “lettrés indigènes”, non pas pour affranchir les peuples, mais pour mieux assurer leur obéissance. Ces premiers intellectuels, enfants dociles des écoles de l’Empire, ont appris une seule leçon.
Celle de parler au nom des autres, jamais avec eux. Les indépendances n’ont pas corrigé ce travers, elles l’ont aggravé. Les nouveaux États, avides de légitimité, se sont entourés d’intellectuels de cour, toujours prêts à mettre leur plume, leur voix et leur science au service du prince. Au lieu de questionner le pouvoir, ils l’ont sacralisé ; au lieu d’accompagner le peuple, ils l’ont méprisé.
Aujourd’hui encore, les héritiers de cette tradition continuent de confisquer la parole publique. Ils s’enferment dans des colloques stériles, récitent des théories importées, écrivent dans des journaux que le peuple ne lit pas, se gargarisent de concepts creux qui n’ont aucun ancrage dans la réalité vécue. Et lorsqu’ils daignent s’adresser à la société, c’est pour distribuer des leçons comme des maîtres à des élèves éternellement mineurs.
Leur arrogance est telle qu’ils croient sincèrement que l’intelligence leur appartient. Le peuple, selon eux, n’aurait ni voix, ni raison, ni légitimité à penser. Pourtant, c’est ce même peuple qui endure la faim, invente des solutions dans la débrouille quotidienne, porte le fardeau de l’histoire et produit une sagesse plus vivante que leurs bibliothèques poussiéreuses.
La vérité est simple : un savoir sans humilité n’est pas une force d’émancipation, mais une arme de domination. L’intellectuel africain, tel qu’il se présente trop souvent, n’est pas le guide qu’il prétend être, mais un despote de la pensée, héritier d’un colonialisme mental qu’il perpétue avec zèle.
Il est temps de briser cette imposture. L’Afrique ne se libérera pas par des discours arrogants, mais par une pensée enracinée dans l’expérience des peuples. Les intellectuels doivent descendre de leurs trônes, renoncer à leurs habits sacerdotaux, et redevenir ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être, c’est-à-dire des passeurs de savoir, des compagnons de lutte, des serviteurs de la vérité commune. Sans cela, ils ne seront que des tyrans en robe savante, des rois nus dont la parole sonne creux.
Par Abdoulaye Sankara
PAR CONAKRYLEMAG.COM
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