Guinée : 5382% de réussite ? Quand l’école défie la réalité
Conakry – C’est un chiffre qui a d’abord fait sourire, puis grincer des dents. Un taux de réussite de 5382% aux examens nationaux en Guinée un pourcentage évidemment erroné mais symbolique d’un malaise plus profond : celui d’un système éducatif en perte de repères. Derrière cette anomalie mathématique relayée par les réseaux sociaux se cache une controverse bien réelle, portée par le SLECG, principal syndicat du secteur éducatif.
« Nous devons faire un diagnostic honnête. Les chiffres ne suffisent pas. C’est sur le terrain qu’on voit le vrai niveau »
Dans les quartiers de Conakry, les réactions oscillent entre fierté nationale et scepticisme absolu. « Ma nièce a eu son BEPC avec mention, mais honnêtement, elle a du mal à rédiger une phrase correcte », confie Mariama, enseignante dans une école privée de la capitale. « Il y a un problème quelque part. »
Une réussite suspecte
Le secrétaire général adjoint du SLECG, Aboubacar Soumah, ne cache pas son inquiétude. Dans une déclaration publique, il s’interroge sur la fiabilité des résultats annoncés. « Ces taux de réussite sont surprenants. Soit les élèves ont véritablement progressé de manière exceptionnelle, soit les critères d’évaluation ont été largement revus à la baisse. »
Derrière cette critique, une réalité que personne ne peut nier : la qualité de l’enseignement s’est dégradée, notamment depuis la crise du COVID-19. Les grèves à répétition, le manque de formation continue des enseignants, les effectifs pléthoriques dans les salles de classe – tout cela a fragilisé le socle même de l’éducation guinéenne.
Quand le diplôme ne garantit plus le savoir
Un rapide tour dans les centres d’examen cette année révèle une ambiance tendue mais maîtrisée. Les autorités éducatives ont vanté des efforts pour améliorer les conditions d’organisation et lutter contre la fraude. Pourtant, des soupçons de fuites de sujets, de laxisme dans la surveillance, voire de pressions politiques pour afficher un taux de réussite flatteur, n’ont pas tardé à émerger.
« Dans certaines zones, on a laissé les élèves composer avec leurs téléphones. Comment peut-on parler d’évaluation sérieuse dans ces conditions ? », déplore un enseignant de lycée à Labé, sous couvert d’anonymat.
Un enjeu politique déguisé en performance académique
Derrière ce taux de réussite impressionnant, certains observateurs pointent une tentative de redorer l’image d’un système affaibli, voire de calmer les critiques en période de tensions sociales. Dans un pays où l’éducation reste un levier de promotion sociale essentiel, un taux de réussite élevé peut aussi être interprété comme un outil de légitimation du pouvoir en place.
Mais à quel prix ? « Mieux vaut un élève qui échoue et comprend pourquoi, qu’un diplômé incapable d’écrire une lettre de motivation », ironise un professeur de mathématiques à Kindia.
Le vrai défi : réformer en profondeur
Pour les syndicats et les acteurs de terrain, l’urgence est ailleurs. Il s’agit de repenser le système éducatif guinéen, de restaurer la crédibilité des diplômes, de renforcer la formation des enseignants, et d’assainir les pratiques d’évaluation. « Nous devons faire un diagnostic honnête. Les chiffres ne suffisent pas. C’est sur le terrain qu’on voit le vrai niveau », conclut Aboubacar Soumah du Slecg.
— conakrylemag




