
Dans un décret qui n’a rien d’anodin, le président de la transition guinéenne, le général Mamadi Doumbouya, a annoncé la création d’un Escadron de drones, placé sous l’autorité directe du chef d’état-major général des armées. Si cette nouvelle peut, de prime abord, sembler relever d’une volonté de modernisation militaire, elle suscite aussi une foule de questions. À commencer par celle-ci : à quoi ou à qui servira réellement cet escadron ?
Une armée qui prend de la hauteur
Depuis sa prise du pouvoir en septembre 2021, Mamadi Doumbouya a placé l’armée au cœur du dispositif de transition, en renforçant les capacités militaires, en revalorisant les effectifs et en affirmant un contrôle accru sur les institutions étatiques. Avec cette nouvelle unité dédiée aux drones, c’est une étape supplémentaire qui est franchie dans la logique de militarisation technologique.
Les drones, symboles de guerre moderne, sont devenus des outils incontournables pour la surveillance, le renseignement, mais aussi pour les opérations offensives ciblées. Leur usage par une armée nationale peut avoir un sens stratégique si le pays est exposé à des menaces extérieures ou à des groupes armés… Ce qui n’est pas formellement le cas de la Guinée aujourd’hui.
Sécurité ou stratégie politique ?
Dès lors, une inquiétude monte : l’Escadron de drones ne servira-t-il pas à autre chose qu’à assurer la sécurité nationale ? À l’heure où la transition patine, où les voix dissidentes se multiplient, où les réseaux sociaux deviennent les seuls espaces de liberté, l’introduction de moyens aériens d’observation pourrait vite se muer en outil de surveillance des opposants, de contrôle des mouvements de population, voire de répression silencieuse.
Car à qui feront réellement face ces drones ? Aux pêcheurs clandestins ? Aux groupes terroristes dans le désert ? Ou aux manifestants des quartiers de Conakry et aux cortèges syndicaux ? La militarisation de l’espace public est souvent le prélude à l’étouffement des libertés, surtout dans un contexte où la justice reste aux ordres et où l’opposition est systématiquement fragilisée.
Une manœuvre de diversion face à l’impasse politique ?
Cette annonce intervient alors que le climat politique est marqué par une défiance croissante envers le CNRD. Les débats autour du référendum constitutionnel, les critiques sur l’absence d’un calendrier électoral crédible, et les accusations de clientélisme et d’autoritarisme ternissent l’image du régime. Créer un escadron de drones, en grande pompe, permet aussi de changer la focale médiatique, de détourner l’attention du public des sujets brûlants.
Une stratégie vieille comme le monde : afficher la force, faire croire à une montée en puissance sécuritaire, pendant que les revendications démocratiques sont noyées dans le vacarme des parades militaires.
Des drones sans contre-pouvoir ?
Le problème n’est pas tant la création d’une unité de drones en soi de nombreux pays le font mais l’absence totale de cadres de contrôle. Qui surveillera les drones ? Y aura-t-il une législation sur leur usage ? Une limite à leurs missions ? Des rapports publics sur leurs activités ? Une protection des libertés civiles contre les dérives sécuritaires ?
À ce jour, aucune loi ne vient encadrer cette décision. Le décret reste flou, et les missions confiées à cette unité pourraient être élargies à l’envi. Ce flou n’est pas un hasard : il permet toutes les dérives. En confiant l’escadron au chef d’état-major des armées donc en dehors de tout contrôle civil Doumbouya s’assure que l’usage de ces outils restera un monopole militaire, opaque et potentiellement arbitraire.
Une innovation technologique au service de l’autoritarisme ?
La technologie, comme toujours, n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Tout dépend de ceux qui l’utilisent… et de ce qu’ils veulent en faire. En Guinée, où les institutions sont fragiles, où les libertés publiques sont précaires, et où la séparation des pouvoirs est inexistante, introduire des drones militaires sans encadrement légal est un pas dangereux vers un autoritarisme 2.0.
Le régime pourrait bientôt ne plus avoir besoin d’envoyer la BAC ou la gendarmerie pour surveiller les citoyens. Il lui suffira de faire voler ses drones, d’enregistrer, de tracer, de localiser.
Et si demain, ceux qui critiquent la nouvelle Constitution ou le calendrier électoral sont repérés par ces drones, que restera-t-il de leur droit à manifester ? À se réunir ? À exister politiquement ?
Une démocratie sous surveillance ?
La création de cet escadron pourrait bien devenir le symbole d’une transition militarisée, déconnectée des attentes populaires. Plutôt que d’investir dans la réforme de la justice, l’organisation d’élections libres, ou le soutien aux jeunes diplômés, on investit dans la surveillance aérienne. Plutôt que de créer des emplois civils, on crée des escadrons. Plutôt que de rassurer, on intimide.
En 2025, la Guinée n’a pas besoin de drones. Elle a besoin de justice, d’élections, de vérité, et de courage politique.
— conakrylemag




