Jeunes diplômés guinéens : et si l’échec venait aussi de nous ?
Quand le cri devient miroir : une jeunesse face à ses propres contradictions
Chômage des jeunes : et si l’État n’était pas le seul fautif ?
Lettre ouverte inversée : réponse à une jeunesse lucide mais sélective
Joseph Maxime Bilivogui a mis des mots sur la détresse de toute une génération guinéenne. Sa lettre est forte, sincère, traversée par une colère légitime. Mais elle pèche parfois par excès de simplification. Oui, nos dirigeants ont des responsabilités. Mais non, ils ne sont pas les seuls artisans de notre stagnation. Voici une réponse point par point à ce cri de cœur, pour ouvrir un vrai débat, pas juste un défouloir collectif.
Le sociologue devenu boutiquier : un problème de projection plus que de fatalité
Oui, de nombreux diplômés en sociologie finissent dans le commerce de survie. Mais ce n’est pas la preuve que la filière est inutile. C’est le signe d’un manque d’anticipation sur les débouchés et d’une faible capacité à transformer ses compétences. Dans le monde entier, les sciences sociales évoluent vers la data, le conseil stratégique, les politiques publiques, la RSE… Autant de champs encore vierges en Guinée. À quand une génération de sociologues entrepreneurs, consultants, analystes indépendants ? La valeur du diplôme ne dépend pas que de l’État, elle dépend aussi de ce qu’on en fait.
Le juriste devenu barman : et si le droit se réinventait ?
Le rêve de devenir avocat ou magistrat est noble. Mais ces métiers sont peu nombreux et très encadrés. Faut-il pour autant baisser les bras ? Le droit offre mille autres perspectives : compliance, droit des affaires, médiation, fiscalité, propriété intellectuelle… Là encore, c’est le marché qui évolue, pas le système qui trahit. C’est à nous, juristes, de créer de nouveaux usages du droit, d’offrir nos services aux PME, aux ONG, aux communes. Et non d’attendre passivement un décret ou un concours.
Le scientifique sans labo : une situation réelle mais réversible
Le déficit d’infrastructures scientifiques est criant. Mais faut-il pour autant décréter la science impossible ? En Guinée, des jeunes ingénieurs créent des solutions dans l’énergie solaire, l’agro-transformation, la robotique, souvent sans soutien étatique. Ils bricolent, inventent, apprennent sur le tas. Ce sont eux les pionniers. Le vrai problème n’est pas l’absence d’emploi, mais le manque de structuration de l’innovation. Il nous faut un État facilitateur, pas omniprésent. Et une jeunesse curieuse, technophile, audacieuse.
Des familles sacrifiées, des diplômes dévalorisés : la vraie question de l’utilité sociale
Les sacrifices des parents méritent d’être honorés. Mais le diplôme ne doit pas être une fin en soi. C’est un outil, pas un totem. Ce qui manque souvent, ce n’est pas l’intelligence ou la capacité, mais la stratégie. A-t-on appris à nos étudiants à faire un CV, à prospecter, à se vendre, à monter un projet ? Trop souvent, non. Le système éducatif est fautif, certes. Mais le manque d’initiative et d’autonomie individuelle est tout aussi handicapant.
Filières saturées : mais qui les choisit encore ?
Les jeunes dénoncent l’inadéquation entre formation et marché. Pourtant, chaque année, des milliers continuent à s’inscrire dans les mêmes filières surchargées. Pourquoi ? Par confort, par pression sociale, par ignorance des alternatives. L’État doit mieux orienter, c’est un fait. Mais les familles, les élèves, les enseignants ont aussi un rôle dans la culture de l’orientation. Refuser l’auto-évaluation ou le changement de voie, c’est aussi une forme d’aveuglement.
La solution par décret : un fantasme technocratique
La lettre réclame un décret présidentiel pour réformer l’université. C’est noble, mais naïf. Une réforme structurelle ne se décrète pas : elle se construit, se négocie, se pilote. Les universités guinéennes ont besoin d’autonomie, de budgets, de partenariats, de gouvernance. Pas juste d’un texte solennel. La vraie transformation viendra de la base : enseignants innovants, filières professionnalisantes, coopérations avec les entreprises.
L’insertion professionnelle : élargir le champ des possibles
La fonction publique est saturée. L’artisanat est sous-valorisé. Le privé est sous-développé. D’accord. Mais tout cela peut changer si l’on cesse d’attendre un sauveur. Il faut investir dans les métiers manuels, structurer les CFA, accompagner les PME, digitaliser les démarches administratives, créer des hubs d’entrepreneuriat. Ce n’est pas de l’utopie, c’est ce que font déjà certains pays africains à revenus comparables. Et souvent, avec des moyens moindres.
Un cri de cœur… à compléter par un cri d’action
La lettre de Maxime Bilivogui est salutaire. Elle met le doigt sur des échecs criants. Mais elle passe à côté d’une évidence : le salut ne viendra pas uniquement d’en haut. Il viendra d’un électrochoc collectif. L’État doit agir, mais la jeunesse aussi. Il ne suffit pas d’être lucide. Il faut être actif, stratégique, uni, inventif. C’est à ce prix que les diplômes retrouveront leur sens. Et que la jeunesse guinéenne cessera d’être une victime pour devenir un moteur.
— conakrylemag




