
Les Guinéens, complices de leur propre oppression ?
Oumar Katèb Yacine pose une question dérangeante : les Guinéens ne seraient-ils pas eux-mêmes les artisans de leurs dictateurs ? Une interrogation aussi brutale que nécessaire. Pourquoi, après chaque régime autoritaire, le pays semble-t-il condamné à replonger dans un cycle de répression et de gouvernance autocratique ?
La réponse est douloureuse : une dictature ne prospère jamais seule. Elle s’appuie sur un terreau fertile de soumission, de complaisance et parfois même d’adhésion populaire. Et c’est là que le problème devient gênant : les Guinéens réclament-ils vraiment la démocratie, ou bien recherchent-ils simplement un « bon dictateur » qui saura écraser les autres au profit de leur camp ?
Un peuple qui encense avant de dénoncer
Chaque dictateur qui a gouverné la Guinée a d’abord été porté en triomphe par le peuple avant d’être honni. La ferveur qui accompagne chaque prise de pouvoir finit invariablement par se transformer en rejet violent.
- Sékou Touré, célébré comme le père de l’indépendance, a dirigé d’une main de fer, réprimant les opposants dans un climat de terreur. Pourtant, des foules l’ovationnaient à chacune de ses apparitions publiques.
- Lansana Conté, arrivé après une transition militaire, a été vu comme un sauveur… avant de devenir un tyran vieillissant incapable de réformer son pays.
- Alpha Condé, l’opposant historique, porté par l’espoir du changement, a fini par s’accrocher au pouvoir comme les précédents.
- Mamadi Doumbouya, accueilli en libérateur après avoir renversé Condé, est aujourd’hui accusé de dérive autoritaire… par les mêmes qui l’acclamaient en 2021.
À chaque fois, le scénario est le même : au début, l’enthousiasme déborde, les foules applaudissent, les chants glorifient le « messie » du moment. Puis, peu à peu, la désillusion s’installe, la colère monte, et l’ex-leader adulé devient un tyran à abattre.
Mais à qui la faute ? Au dirigeant, ou à ceux qui se précipitent pour le sacraliser sans poser de conditions ?
Un peuple qui se soumet trop facilement
La dictature ne se construit pas en un jour. Elle se nourrit de l’acceptation passive des citoyens, de leur peur de la révolte, de leur manque d’exigence démocratique.
- Quand un chef d’État s’arroge des pouvoirs exceptionnels, combien s’y opposent vraiment ?
- Quand des opposants sont arrêtés arbitrairement, combien osent manifester ?
- Quand des libertés fondamentales sont bafouées, combien préfèrent détourner le regard au nom de la stabilité ?
Il ne suffit pas de dénoncer les tyrans une fois qu’ils sont solidement installés. Il faut les empêcher d’émerger dès les premiers signes. Mais en Guinée, on attend trop souvent qu’il soit trop tard.
La culture du « grand homme » au détriment des institutions
Le mal guinéen vient aussi d’un culte du chef qui prime sur le respect des institutions. À chaque nouvelle ère politique, on cherche un homme providentiel, un « sauveur », plutôt que de construire un système démocratique qui fonctionne indépendamment des individus.
Mais un pays qui dépend du bon vouloir d’un seul homme n’est jamais à l’abri de la dictature. Car que se passe-t-il lorsque cet homme change, ou lorsqu’il décide de s’accrocher au pouvoir ? Tout le système s’écroule.
Tant que les Guinéens chercheront des leaders charismatiques plutôt que des institutions fortes, ils resteront à la merci de la prochaine dérive autoritaire.
Comment briser le cycle ?
Si le peuple guinéen ne veut plus être complice de sa propre oppression, il doit changer sa manière d’interagir avec le pouvoir :
- Exiger des comptes dès le premier jour, et non pas attendre que la situation dégénère.
- Cesser d’idolâtrer les dirigeants et les traiter comme des serviteurs de l’État, et non des messies.
- Refuser les abus dès leur apparition, même quand ils semblent servir une « bonne cause ».
- Bâtir une culture démocratique solide, où la loyauté va aux institutions, pas aux individus.
Une dictature ne s’impose pas seule. Elle a besoin de silence, de complaisance et de lâcheté collective pour prospérer. La Guinée a trop souvent fourni ces trois ingrédients. Il est temps de casser la recette.
Si les Guinéens veulent un jour un vrai changement, ils doivent arrêter d’applaudir leurs futurs dictateurs.
— conakrylemag




