Crise du ciment en Guinée : le secteur du bâtiment au bord de l’asphyxie
Crise du ciment en Guinée : le secteur du bâtiment au bord de l’asphyxie
Conakry, juillet 2025 – Le béton ne coule plus à flots en Guinée. Depuis plusieurs semaines, la pénurie de ciment frappe de plein fouet les chantiers de construction à travers le pays. Du simple maçon aux grandes entreprises du BTP, tout le secteur subit une paralysie sans précédent. En toile de fond : une offre locale affaiblie, une dépendance extérieure préoccupante et des décisions de politique commerciale sous tension.
Boubacar Bah, président de l’Ordre des architectes de Guinée, tire la sonnette d’alarme. Selon lui, cette crise révèle bien plus qu’un simple déséquilibre logistique : elle met en lumière les fragilités structurelles d’un secteur stratégique trop longtemps négligé.
Quand les cimenteries tournent au ralenti
La Guinée compte trois grandes cimenteries : Diamond Cement, Ciment de Guinée, et Ciment de Souapiti. C’est cette dernière, installée dans la région de Kindia, qui a récemment cessé temporairement ses activités. Le manque d’approvisionnement en clinker composant de base du ciment, généralement importé a conduit à un arrêt de la production, réduisant drastiquement l’offre sur le marché national.
Dans un pays où la demande en matériaux de construction est en constante hausse, cette interruption a suffi pour faire exploser les prix. En l’espace de quelques jours, le sac de ciment est passé de 75 000 à plus de 130 000 GNF sur certains marchés.
« C’est insoutenable pour les entreprises, mais surtout pour les particuliers qui construisent à crédit ou en économie familiale. Beaucoup de projets sont à l’arrêt, ce qui impacte directement l’économie », souligne Boubacar Bah.
Une pression régionale mal maîtrisée
Autre élément aggravant : l’exportation illégale vers les pays voisins, notamment le Mali. À la frontière de Kourémalé, plusieurs camions chargés de ciment ont été interceptés alors qu’ils tentaient de quitter la Guinée, malgré les restrictions en vigueur.
Cette fuite de matières premières en pleine crise locale interroge sur l’efficacité du contrôle douanier et sur les mécanismes de régulation commerciale. Elle révèle également une tension croissante entre besoins nationaux et engagements régionaux dans un contexte d’intégration économique ouest-africaine.
Un impact en cascade sur l’économie
La crise actuelle ne touche pas seulement les professionnels du BTP. Elle affecte toute la chaîne de valeur : ingénieurs, ouvriers, revendeurs, promoteurs, banques et ménages. À Conakry comme à l’intérieur du pays, les chantiers abandonnés deviennent une scène courante.
« Le secteur de la construction représente un moteur vital pour l’emploi et la croissance. Le bloquer, c’est freiner tout un pan de l’économie nationale », déplore Boubacar Bah.
Selon des données compilées par la Banque mondiale, le bâtiment et les travaux publics représentent plus de 8 % du PIB guinéen, et absorbent une part importante de la main-d’œuvre urbaine non qualifiée.
Des solutions concrètes sur la table
Face à cette situation, Boubacar Bah propose des mesures urgentes et structurelles :
- Renforcer la production locale par des investissements dans les cimenteries existantes et la diversification de la production (notamment du ciment pouzzolanique, moins dépendant du clinker importé).
- Mieux encadrer les exportations, avec un système de quotas ou une suspension temporaire pour garantir l’approvisionnement intérieur.
- Créer une réserve stratégique nationale de ciment, à l’image des stocks de carburant, pour éviter les ruptures brutales.
- Favoriser l’innovation locale dans les matériaux de construction alternatifs (terre stabilisée, blocs hydrauliques), pour réduire la dépendance au ciment classique.
Un test pour les autorités
La crise du ciment agit comme un révélateur des dysfonctionnements du modèle économique guinéen, encore trop tourné vers l’importation et vulnérable aux chocs extérieurs. Elle constitue un test grandeur nature pour les autorités de transition, invitées à allier vision stratégique et gestion de crise efficace.
Si des réponses rapides ne sont pas apportées, la pénurie pourrait avoir des conséquences durables, non seulement sur la construction, mais aussi sur la confiance des acteurs économiques et la stabilité sociale dans les zones urbaines.
Au-delà d’une simple crise de l’offre, la pénurie de ciment en Guinée traduit un besoin urgent de réforme industrielle. Comme le souligne Boubacar Bah, « c’est le moment d’agir, pas seulement pour éteindre l’incendie, mais pour reconstruire un secteur solide, résilient, et tourné vers l’avenir ».
— conakrylemag




