colloque de Lomé sur l’Eco

Economie Franc CFA: des retours du colloque de Lomé sur l’Eco

“Quand quelqu’un fait semblant de mourir, il faut faire semblant de l’enterrer”. C’est par cette saillie empruntée à la sagesse populaire togolaise que l’universitaire Kako Nubukpo a ouvert les États Généraux de l’Eco, qui se sont déroulés  du 26 au 28 mai dans la capitale du Togo. Organisé sous l’égide de la Faculté des Sciences de Gestion (FASEG) de l’Université de Lomé, ce colloque initialement prévu en avril mais reporté en mai,  sur suggestion du président Faure Gnassingbé, qui voulait le faire correspondre à la date anniversaire de la CEDEAO (28 mai),  a eu  le mérite d’avoir  réuni des  économistes, des universitaires et des politiciens de bords opposés sur la question monétaire.

D’emblée, le professeur Adama Diaw de l’Université de Dakar constate la divergence d’un taux d’inflation de 2% en zone UEMOA et de 10% en ZMAO, les deux composantes appelées à fusionner pour créer la monnaie unique de la CEDEAO. Passant en revue les caractéristiques de la zone, l’économiste Sénégalais demande s’il ne fallait pas plutôt fixer la future monnaie à partir des matières premières agricoles de base plutôt que d’un panier de devises. 

Pour sa part, Lionel Zinsou, tout en maintenant  que les critères d’attractivité, qui n’ont rien à voir avec la monnaie, sont plus déterminants, comme le montre le Ghana, récipendiaire de plus d’IDE que l’ensemble des pays de l’UEMOA , relativise sur l’inflation à 8% invoquée par certains intervenants comme le taux d’équilibre idéal dans le contexte de l’Eco. “Je parle au nom du secteur privé, peu représenté dans ce forum. Un taux d’inflation de 8% est énorme pour une entreprise”.

Assumant pleinement ses contradictions avec les thèses de Kako Nubukpo, l’ancien premier ministre du Bénin, qui replace la monnaie dans son  processus historique, émet  le vœu de critères moins contraignants que l’objectif des  3% qui a cours au sein de l’UEMOA. Intervenant depuis Dakar, l’opposant sénégalais Ousmane Sonko assume quant à lui que la récente réforme monétaire annoncée ne lui semble pas être la panacée. Et d’appeler à «ne pas tout faire endosser à la monnaie, qui n’est pas responsable du pillage des ressources minières, de la surfacturation des marchés publics, de la faiblesse institutionnelle des États, des tension ethniques et de la préférence aux entreprises étrangères”. 

A la suite du leader du parti Pastef (Les patriotes), le bissau guinéen Carlos Lopès dit craindre que  «l’adoption de critères de convergence strictes ne limite l’espace de formulation de politiques économiques pour faire face aux défis émergents». L’ancien secrétaire général de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) cite notamment Robert Mundel, Prix Nobel d’Economie pour qui la liberté du  mouvement des facteurs au sein d’une zone monétaire (optimale) est essentielle. Or, cette liberté des facteurs  n’est assurée ni dans l’espace UEMOA, encore moins dans l’espace CEMAC, relativisant de fait l’avantage d’une monnaie commune.

Et Carlos Lopes d’émettre de fortes réserves sur les  mécanismes du Franc CFA, notamment le compte d’opération sensé garantir la monnaie. «C’est la capacité des pays africains de disposer des réserves de change suffisantes qui leur offre la garantie», poursuit M. Lopés qui, enjambant  la critique des Anti-Franc CFA à propos d’une monnaie anachronique, concède au système les acquis de disposer de  mécanismes qui sont arrivés à arrimer des économies si différentes en termes de taille au sein de l’UEMOA. «Blâmer la seule monnaie pour le  développement lent que nous constatons dans ces zones est exagéré» déclare le bissau guinéen tout en estimant que le niveau de l’intégration régionale des deux zones franc est le même que partout ailleurs en Afrique. Donc, sans liberté des facteurs (capital et travail), l’avantage monétaire n’est pas conséquent. 

Autre politique qui a participé à ce débat, l’opposant guinéen, Cellou Dalein Diallo, économiste libéral pour qui il faut véritablement dépasser le débat sur le Franc CFA et se consacrer aux conditions à réunir pour aller vers la monnaie unique. Les  vrais enjeux sont  ceux de l’intégration et  de l’élimination des coûts de facteurs.  «Voilà 38 ans que la décision de créer la monnaie commune a été prise à Conakry.  Il faut proposer de cette pause de la pandémie, qui a vu la suspension du pacte de stabilité, pour réfléchir , identifier les contraintes et les coûts de l’intégration sur le développement de chacun des pays», annonce Cellou Dalein Diallo, appelant, s’agissant de la Zone CFA, à dépasser l’émotion.  L’ancien premier ministre évoque le compte d’opération, «un compte de correspondant, protégé contre les risques de change,  qui rapportait 80 millions de dollars par an de rémunération tous les ans». 

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Pour le principal opposant au président Alpha Condé, «ce n’est pas la garantie qui a fait que le Franc CFA est resté crédible, c’est surtout la politique monétaire.  La création monétaire en zone UEMOA est satisfaite sans marché noir et sans dévaluation, en accord avec la possibilité de fournir des devises pour l’exportation».

Aux partisans d’un taux de change flexible tout de suite, Cellou Dalein Diallo rappelle que la zone CFA vit actuellement une phase de transition, du système CFA à l’Eco CEDEAO.  «Nous sommes dans une phase transitoire et c’est tout à fait normal  qu’il y ait un mécanisme (régime de change fixe) pour éviter la fuite des capitaux». Et l’économiste guinéen de regretter en termes prudents, l’absence de la BCEAO de l’UEMOA, qui auraient pu contribuer à l’enrichissement des débats de Lomé.

De son côté, Wilfrid Lauriano do Rego,franco-béninois, coordonateur du conseil présidentiel pour l’Afrique en France et président du conseil de surveillance de KPMG France, estime que le vrai débat est le financement de l’économie. «En zone UEMOA, le taux de base de la BCEAO pour prêter de l’argent aux banques est de 3% et le taux d’emprunt du crédit aux entreprises est en moyenne de 12 à  15%. Donc, finalement,  la marge de manœuvre de l’outil monétaire est relativement faible par rapport au financement des économies réelles».  Une analyse intéressante qui appelle de la part d’un banquier consulté par Financial Afrik, ces commentaires: «le taux de base bancaire n’est pas un indicateur banque centrale comme le défend M Do Rego, c’est plutôt un indicateur des coûts de ressources de chaque banque commerciale. Le taux Directeur de la BCEAO par contre est passé à 2% pendant la pandémie Covid-19 et le taux moyen de prêt est en moyenne à 10%, pas à 12% et certainement pas à 15% qui correspond au taux l’usure, le fameux Taux effectif global (TEG). Cette limite maximale fixée par le régulateur empêche les banques d’associer des coûts d’assurance et autres frais de notaire à la dynamique du taux » .

N’empêche, M. Do Rego a raison quand il déplore le faible financement de l’économie, sans doute lié au faible taux de bancarisation et à une sinistralité qui constitue la face cachée du tableau des taux. Membre du conseil présidentiel pour l’Afrique, le Franco-béninois suggère d’utiliser les marges de manœuvre dégagées lors du récent sommet de Paris sur le financement de l’économie (DTS en faveur des économies africaines) au financement de l’économie réelle. Au passage, Do Rego, salue  les réformes historiques sur le Franc CFA en appelant ses pairs à un effort de vulgarisation.  «Nous, économistes, avons  le devoir d’expliquer aux autres, les liens entre la macroéconomie et la microéconomie». 

En fait, opine Didier Acouetey, président d’Africsearch, entre l’approche dogmatique de «il nous faut notre monnaie» et l’approche pragmatique  de «il faut créer de l’emploi», il nous faut une moyenne mesure. L’Afrique ne crée pas beaucoup d’emplois, à peine 5 millions pour une demande de 15 millions, poursuit l’expert qui se demande si finalement nos économies ne souffrent pas d’une forme de péché originel avec, comme le répète Kako Nubukpo, une sorte de «subvention à l’importation et une taxe à l’exportation ». En chef d’entreprise, M. Acouetey pointe du doigt  le faible accès au crédit du secteur productif et appelle à la convergence des économies sectorielles. 

 Intervenant aussi dans ce débat, Michel Nadim Kalife appelle à considérer la monnaie comme le sang dans le corps humain. «Le sang traine du diabète, du chlostérol et d’autres maladies. Ce n’est pas le changement du sang qui apporte la guérison. Il faut d’abord soigner les organes malades». Au détour de cette analogie, l’éphémère conseiller du président Eyadéma estime que le vrai problème a trait à la gouvernance et non à la monnaie.  «Le Franc CFA est une monnaie saine, indépendante du pouvoir politique». Quand l’inflation atteignait 30 à 40% au Nigeria et au Ghana, elle était de 3% chez nous. Il y avait plus de pauvres au Nigeria qu’au Togo en termes de proportions ».

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Prenant l’exemple de l’Italie des  années 80, qui  pesait 20 fois l’ensemble des économies de l’UEMOA et n’a pas résisté aux attaques des spéculateurs qui ont fait perdre à sa monnaie, la lire, 50% de sa valeur du jour au lendemain, Michel Nadim Kalife appelle ses co-débatteurs à changer de cible d’attaque. «La vraie question c’est la gouvernance et des réformes pour une justice saine qui inspire confiance. Il faut assainir la justice au Togo pour qu’elle puisse inspirer confiance à la diaspora et aux investisseurs », lance celui qui n’est, selon ses dires, ni opposant ni composant.

Et Michel Nadim de revenir sur le vieux postulat d’un Franc CFA défavorable aux exportations et favorisant les importations. «Le taux de change dépend de nous. S’il est élevé, dévaluons-le», lance-t-il, en réfutant l’hypothèse d’une monnaie trop élevée. Connu pour son franc parler, le togolais critique une commission de l’UEMOA inexistante avec des commissaires employés à préparer leurs retraites. 

Dans sa synthèse générale de la  première journée de cette conférence riche à tout points de vues, Kako Nubukpo est revenu  sur plusieurs aspects soulevés par les intervenants tout en marquant sa préférence à l’Eco de la CEDEAO des 15, «la seule Eco un objet monétaire non identifié qui a besoin d’être identifié».

Différenciant l’objectif de la BCEAO de  la stabilité des prix et de  la lutte contre l’inflation confortée par les objectifs de convergence de l’UEMOA et, de l’autre côté, la philosophie d’une monnaie active des pays anglo-saxons, l’économiste appelle à un travail de convergence autour de «l’éco que nous voulons».

Distinguant la vision de l’intégration régionale et la question du taux de change, le togolais demande d’abord  à se déterminer entre l’intégration maximale de type fédéral, avec une solidarité budgétaire (cas des  USA où  le budget fédéral atteint 30% du PIB des Etats contre 1% pour l’UE et seulement 0,3% pour l’UEMOA)  ou l’intégration minimale calée sur la coordination des politiques économiques sans solidarité budgétaire.  

«Il faut des mécanismes de solidarité dans une union disparate où le Nigeria produit l’équivalent du  PIB annuel de la Gambie  en 23 heures». Bref,  «la convergence comme préalable à la monnaie» peut nous faire attendre encore des siècles, explique l’économiste, appelant par ailleurs la CEDEAO  à se déterminer sur la nature du régime de change pour l’eco. 

Concernant le financement bancaire, Kako Nubukpo estime qu’il n’y a pas suffisamment  de concurrence dans le secteur bancaire de l’UEMOA (plus de 150 banques) pour pouvoir diminuer le taux d’intérêt. L’économiste dénonce une sorte d’effet d’éviction induite par l’appétence des banques pour les OAT et les instruments émis dans le cadre du financement des Etats. «Au lieu de financer l’économie réelle, les banques vont acheter des titres d’Etat éligibles au refinancement devant le guichet de la BCEAO».  

Le tout nouveau commissaire à la Commission de l’UEMOA, invite les décideurs à prendre l’exemple du Nigeria qui oblige les banques à financer l’économie à hauteur de 60% de leurs fonds propres. Le commissaire  qui s’interroge sur les écarts de niveau des taux d’intérêt entre la Zone euro et la zone CFA, conclue à une stabilité finalement illusoire en zone UEMOA.

Dans l’ensemble, au terme de trois jours de débat, il est clair que les conversations de Lomé ont pour la première fois à notre sens permis de dépasser le voile monétaire pour s’intéresser à des sujets de fonds : mécanismes de l’intégration régionale, compétitivité hors monnaie, mobilité des facteurs, gouvernance publique et, entre autres, financement de l’économie réelle. Autant de sujets qui replacent le débat africain sur les vrais enjeux du développement.

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