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Nous devions te trouver un époux et cela a été discuté et décidé.

J’ai tellement côtoyé les problèmes de nos communautés rurales que je connais tous les contours de certaines réalités de la vie des veuves. Je vous demande pardon par avance, si je vous ennuie par ces écrits insensés, mais qui disent le réel ! Pas le réel de ces femmes des villes mariées-signées à la Mairie avec toutes ces garanties de biens communs etc. Ici, il s’agit d’un décès au village.

La délégation est arrivée de bon matin. Les femmes marchent voûtées, le regard fiché au sol. Comme pour se reprocher par avance une faute qu’elles savent devoir commettre. Les hommes ont la mine grave des grands jours. Pour se donner une allure. Et surtout pour se donner de la contenance. Comme lorsqu’on est sûr de ne pas être dans son bon droit, alors que la démarche est incontournable. La tradition sert de paravent commode.

Prendre un temps infini pour distribuer les sièges. Puis saluer amplement, avec tous les tanatè qui vont avec. C’est-à-dire longuement et chacun. Le patriarche s’accorde un raclement de gorge, avant d’en venir au fait.

Des phrases courtes. Des mots précis. Une diction que l’on sait patiemment travaillée.
– Nous sommes venus. Parce que la coutume l’exige. La vie est ainsi. On naît. On vit son temps. Puis on s’en va rejoindre les ancêtres. La mort, c’est le seul boubou que tous sont certains de porter un jour. Heureusement qu’il y a la famille.

Comme pour marquer qu’on aborde la partie qui intéresse les oreilles, l’assistance répond en chœur :
– Cela est vrai.
– La famille qui accomplit nécessairement son devoir.
– Cela est vrai.
– Ton mari est parti. Il est parti avec une dignité sans tâche. C’est ce que chacun sur terre souhaite comme fin. Une fin honorable.
– Cela est vrai.
– Dieu et les ancêtres n’ont pas permis que nos ennemis nous regardent avec la honte, pendant cette dure épreuve.
– Qu’ils en soient remerciés.
– Il nous reste maintenant à régler ce qui doit l’être. Je veux parler de cette maison. L’adage dit que quelle que soit la stature d’une femme, elle ne saurait être propriétaire de la maison.
– Cela est vrai.
– Nous nous sommes donc réunis, et nous avons décidé ce qu’il convient de faire. Nous devions te trouver un époux et cela a été discuté et décidé. Car il vous faut un soutien, à toi et aux enfants. Nous devions également prendre une décision juste concernant cette maison que notre fils nous laisse.

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La femme distingue nettement le glissement sémantique. Jusque-là, le défunt était « ton mari ». Pour les affaires bassement matérielles, il devient « notre fils ». Toute femme connaît ce jeu macabre. Ce n’est pas seulement l’époux qui meurt. Le veuvage est une mort plus difficile pour la femme, parce que la veuve est une défunte qui doit assister à son propre ensevelissement. En plus de toutes les autres épreuves qui se profilent. Ainsi donc, ces prétendus « sages de la famille » viennent lui signifier qu’elle est attribuée à un mâle du clan. Comme on l’aurait décidé pour une chèvre. Et on ne lui laisse pas vraiment le choix, puisque l’on se dispose à la chasser de sa maison. Soumise à un parfait inconnu ou se retrouver sans domicile, encombrée des pleurs et reniflements de ses enfants.

L’alternative est cruelle. Par chance, elle n’a pas fait comme toutes les autres femmes de son entourage. Et elle a bien fait d’écouter son défunt mari, qui a tenu à les mettre à l’abri des appétits.

Toutefois, elle a également un devoir d’hypocrisie. Laisser le vieux crapaud terminer son discours. Ecouter patiemment des conseils insensés. Choisir les mots pour remercier ses bourreaux. Courber l’échine et attendre qu’on lui donne la parole. Après quoi, elle parle, tout en veillant à ne pas élever la voix. Pour rien au monde, sa rage ne doit prendre le dessus.

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– Je vous remercie pour ce que vous avez fait et pour tout ce que vous faites pour mes enfants et moi. Je ne devrais peut-être pas vous le dire, mais sachez que tout le monde m’envie d’être entrée dans une bonne famille comme la vôtre. Et votre venue ce matin ne me surprend pas. Cela fait partie des choses qui réchauffent le cœur. Toutefois, il y a un petit problème.

– Un problème ? Lequel ?
– Cette maison n’appartient pas à votre fils. Il n’a peut-être pas eu le temps de vous l’expliquer, mais cette maison est ma maison.
– Comment ça ?
– J’espère ne pas froisser sa dignité d’homme, mais ce n’est pas moi qui étais chez lui, mais c’est plutôt lui qui vivait dans ma maison. J’ai tous les papiers qui le prouvent.
– Nous voulons voir ces papiers !

A ce niveau aussi, il faut être aussi sournoise que les visiteurs. Ne pas opposer un refus direct. Même si elle sait que des documents passant entre leurs mains râpeuses ont toutes les chances de disparaître.

– Je n’ai pas ces papiers en ma possession. Je les ai confiés à notre homme de confiance. Ce n’est pas tout. J’ai constaté qu’il manque une motopompe et une charrette. Ce matériel, c’est mon mari qui me l’a acheté pour mon travail de maraîchage. Je souhaiterais les récupérer.

Ne pas marquer trop ouvertement sa victoire. Ne pas leur faire sentir leur défaite. Demeurer l’épouse exemplaire. Raccompagner poliment leur départ désordonné et honteux. Elle sait bien qu’ils reviendront en ordre dispersé. Chacune et chacun viendra avec une bouche mielleuse lui dire que les fautifs, ce sont les autres. Pas elle. Et pas lui, qui est un saint. De toute évidence.
Bien, le monde est parfait et Canal observe.

Par Abdoulaye Sankara Abou Maco journaliste écrivain 

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