
Génie militaire : la nouvelle entreprise de BTP de la junte guinéenne ?
Dans un pays où l’on ne manque jamais d’audace… quand il s’agit de détourner les institutions de leur mission première, voici que le génie militaire guinéen se rêve désormais en maître d’œuvre national. Selon une déclaration relayée par GuinéeMatin, « si le génie militaire dispose des moyens, il peut exécuter des travaux d’envergure. » Voilà donc la nouvelle trouvaille du régime : faire des militaires des bâtisseurs, des terrassiers, des urbanistes, des ingénieurs tout-terrain. À ce rythme, ne soyez pas surpris si demain l’armée se met à gérer les écoles, les hôpitaux, voire les boulangeries.
Mais au fond, ce n’est pas une surprise. C’est juste la suite logique d’un processus de militarisation à outrance, où l’uniforme prend la place de la compétence, et où le pouvoir, incapable de gouverner civilement, tente de tout confier à ses colonels préférés.
L’armée du béton : glorification d’une imposture structurelle
Le génie militaire n’est pas une nouveauté. Il existe dans de nombreux pays, souvent pour appuyer ponctuellement des efforts civils, notamment en cas d’urgence ou de catastrophe naturelle. Mais en Guinée, on pousse le bouchon plus loin : on veut le transformer en solution miracle pour les échecs criants de l’État civil.
L’État est incapable de construire des routes ? Donnons-les à l’armée. L’État ne sait pas réhabiliter un pont ? Appelons les généraux. Et pendant ce temps, les directions nationales de travaux publics végètent, les ingénieurs civils sont au chômage, et les cabinets d’études sont désertés.
Ce qu’on appelle ici “solution”, c’est le symptôme d’une faillite structurelle de l’administration civile. Une République en mode caserne, où le képi fait tout… sauf respecter les principes de gouvernance.
Militarisation de l’économie : l’armée comme tentacule du pouvoir
Ce recours au génie militaire n’est pas une simple “alternative technique”. C’est un projet politique, pensé pour consolider le contrôle du pouvoir sur tous les secteurs névralgiques du pays. En mettant l’armée au cœur des chantiers, le régime installe un réseau parallèle d’exécution, plus loyal, plus discret, plus opaque.
Les marchés publics sont attribués sans appel d’offres. Les dépenses sont couvertes par des budgets secrets. Les rapports d’exécution ne sont jamais publiés. Et surtout : aucun audit n’est toléré, puisque, vous comprenez, “c’est l’armée”.
C’est le retour du “tout-militaire”, où la compétence importe peu, tant qu’on obéit aux ordres. Une logique dangereuse qui, partout ailleurs, a mené au chaos et à la ruine.
Les civils dehors, les treillis dedans
Pendant que les colonels se transforment en chefs de chantiers, les ingénieurs civils formés à grands frais végètent. Les entreprises locales, déjà fragilisées, se voient évincées. Les jeunes diplômés en génie civil, urbanisme ou architecture n’ont plus que leurs yeux pour pleurer. Et tout cela sous les applaudissements d’un pouvoir qui voit dans l’armée la seule structure “fiable” pour travailler.
Mais de quelle fiabilité parle-t-on ? Les bâtiments effondrés ? Les routes refaites chaque saison ? Les chantiers inachevés depuis dix ans ? La vérité, c’est que même le génie militaire, sans vision, sans cadre légal rigoureux, sans planification sérieuse, ne fera pas de miracles. Il ne fera que militariser l’échec.
Un régime qui bétonne pour mieux verrouiller
Ne nous y trompons pas : ce choix n’est pas innocent. En confiant les chantiers à l’armée, le pouvoir verrouille davantage le pays. Il récompense les officiers loyaux, sécurise les postes budgétivores, et s’assure que les routes, les ponts, les écoles deviennent des vitrines du régime, non des infrastructures au service du peuple.
C’est un BTP politique, pas un BTP de développement. Et au passage, on continue d’enterrer la société civile, les entrepreneurs privés, les institutions techniques, toutes considérées comme trop indépendantes, trop critiques, trop “incontrôlables”.
L’armée ne construit pas un pays. Elle le défend. Lui confier les routes, les ponts et les bâtiments publics, c’est faire de la politique par la truelle, du clientélisme par la bétonnière. Et ce n’est pas une question de compétence : c’est une question de dérive. Une dérive profonde qui transforme la Guinée en zone militaire étendue, où même le goudron devient un prétexte pour renforcer l’autoritarisme.
La solution n’est pas dans le génie militaire. Elle est dans le génie de la démocratie, de la transparence, de la compétence, de la légitimité. Tout ce dont ce régime semble cruellement dépourvu.
— conakrylemag




