Guinée : la justice comme arme de guerre politique ? Le cas Dr Sékou Condé
Il y a des procès qui ont l’air de justice. Et puis il y a ceux qui sentent le roussi à des kilomètres. Celui de Dr Sékou Condé, secrétaire permanent du RPG Arc-en-ciel, appartient sans ambiguïté à la deuxième catégorie. Officiellement, il sera jugé « comme tout citoyen ». Officieusement, il paye le prix de son engagement dans un parti qui refuse de baisser la tête devant les bottes du pouvoir. Le décor est planté. Bienvenue en République de Guinée, version 2025, où la séparation des pouvoirs a disparu quelque part entre Kaloum et la garnison de Kindia.
Dr Sékou Condé a été arrêté comme on fait taire un gêneur. Pas pour une agression, un vol ou un détournement de fonds. Non. Pour avoir osé… parler. C’était le 15 mai, dans le quartier populaire de Gbèssia. Le crime ? Une déclaration politique, tenue en public, sans violence, sans appel à l’insurrection. Juste des mots. Des mots qui ne plaisaient pas à la junte. Et pour ces mots-là, il a été embarqué. Comme un voleur de motos. Sauf qu’il n’a rien volé — sauf peut-être l’attention d’un peuple fatigué de se taire.
Quelques jours de garde à vue, puis une libération « pour raison de santé ». On connaît la chanson : on enferme, on étouffe, puis on relâche sous surveillance, en espérant briser l’homme. C’est une tactique aussi vieille que les dictatures elles-mêmes. Mais cela suffit-il à éteindre une voix ? Et surtout, qui sera le prochain à passer à la moulinette judiciaire ?
Depuis la prise de pouvoir par le CNRD, les procès à connotation politique se succèdent comme les saisons sèches. Et toujours la même cible : l’ancien régime, ses soutiens, ses symboles. Le RPG Arc-en-ciel en tête de gondole. On appelle ça la justice transitionnelle. En réalité, c’est une purge. Une opération de nettoyage maquillée en procédure judiciaire. Les nouveaux maîtres du pays ne supportent pas les contradictions. Ils préfèrent les salles d’audience aux débats d’idées. Plus facile de faire taire un opposant quand on a des juges dans la manche et des commissariats pleins.
Mais qui dupe-t-on ? La justice guinéenne, censée être indépendante, donne aujourd’hui l’impression d’être tenue en laisse. On lui dit d’attaquer, elle mord. On lui dit de lâcher, elle relâche. Elle n’obéit plus à la Constitution, mais aux consignes venues d’en haut. Et dans cette parodie de République, les citoyens assistent impuissants à la transformation d’un outil noble — la justice — en instrument de répression politique.
Le cas Dr Sékou Condé est d’autant plus inquiétant qu’il intervient à quelques mois d’échéances électorales censées ramener le pays à un semblant de normalité démocratique. Si la transition voulait prouver qu’elle préparait le terrain pour des élections crédibles, inclusives, transparentes… c’est raté. À ce rythme, seuls les partis bénis par le pouvoir auront le droit de faire campagne. Les autres, eux, auront droit aux convocations, aux gardes à vue, aux procès express et aux assignations médicales.
Mais posons la question qui fâche : où est passé le peuple dans tout ça ? Celui pour qui cette transition était censée ouvrir une nouvelle page ? Celui qu’on avait juré de respecter ? Il assiste, passif, à cette farce judiciaire, ballotté entre peur et résignation. Le message est clair : parler politique, c’est risquer sa liberté. Critiquer le régime, c’est jouer à la roulette russe. Militer, c’est être prêt à dormir sur une paillasse de cellule.
Et pourtant, personne ne s’étonne. À force d’étouffer les scandales, la junte a réussi à banaliser l’arbitraire. Dr Sékou Condé n’est qu’un nom de plus sur une liste qui s’allonge. Il y a eu les arrestations de leaders d’opinion, de journalistes, d’activistes, tous passés par la case menottes. Bientôt, on arrêtera les idées elles-mêmes.
Ce procès est aussi un test. Pour la junte, pour la justice, mais surtout pour la population. Acceptera-t-on que le politique soit criminalisé ? Qu’un parti d’opposition soit disqualifié par voie judiciaire ? Ou est-ce que, pour une fois, la société civile, les partis, les intellectuels, les jeunes, diront : stop. Assez de simulacres. Assez de procès spectacle.
Car si aujourd’hui c’est Dr Condé, demain ce sera peut-être un syndicaliste, un imam, un artiste, ou n’importe quel citoyen qui ose penser autrement. À force de s’habituer au silence, on finit par perdre la voix. Et la démocratie ne survit jamais longtemps au mutisme collectif.
La Guinée mérite mieux. Pas un régime qui fait du droit un bâton, et des tribunaux des tribunaux d’exception. Mais une justice forte, indépendante, courageuse. Une justice qui ne tremble pas quand elle entend le mot « opposition ». Une justice qui protège, et non qui persécute.
Ce qui se joue au TPI de Mafanco ce lundi dépasse de loin le sort d’un seul homme. C’est le procès d’une dérive, d’un système qui confond pouvoir et vengeance, gouvernance et domination. Et il serait peut-être temps de rappeler que la justice, quand elle devient politique, cesse d’être juste.
— conakrylemag




