Je questionne ! Lettre ouverte au Professeur Alpha Condé
Le président guinéen Alpha Condé, le 17 août 2017 à Ouagadougou | AFP:Archives | Ahmed OUOBA
Le président guinéen Alpha Condé, le 17 août 2017 à Ouagadougou | AFP:Archives | Ahmed OUOBA

Je questionne ! Lettre ouverte au Professeur Alpha Condé

Je questionne !
Lettre ouverte au Professeur Alpha Condé, Président de la République de Guinée.
Monsieur le Président,
Le timing et l’actualité suffisent à vous donner une idée de l’objet d’un cri de cœur et de raison. Je ne sais s’il s’agit d’un pamphlet ou d’une lettre ouverte.
Fidèle à la clarté dans l’expression j’irais droit à l’essentiel. Hostile aux louanges, aux suppositions et aux accusations infondées, je questionne. Je ne m’adonnerais pas à la flatterie. Je me garderais bien volontiers de donner une quelconque leçon, comme c’est souvent le cas dans les expressions de cette nature, à un homme de 81 ans, de surcroit président de la République.
Après tout qui suis-je pour avoir une telle prétention ? Quoique si, j’en ai une. Pas une prétention mais une raison, celle de questionner. Le privilège de citoyenneté m’y oblige.
Alors je questionne !

Je questionne avant tout parce que la majorité de mes compatriotes s’interroge sur le flou, l’incertitude, les non-dits, les supputations, les foucades voire les incantations qui règnent autour d’une supposée volonté, de votre part, de briguer un troisième mandat.

Je questionne car notre Constitution, aussi imparfaite soit-elle, est d’une clarté limpide quant à la durée et le nombre des mandats. Je ne vous apprendrai pas grand-chose s’il me prenait la légèreté d’invoquer la notion de verrou constitutionnel au sujet de l’article 27 de celle-ci. S’il s’avérait nécessaire de réviser la Constitution guinéenne dans le but de la soumettre au référendum, comme cela ne fut pas le cas en 2010, vous n’êtes pas le mieux placé pour y procéder. Une révision constitutionnelle en Guinée pourrait éventuellement porter sur la durée mais pas sur le nombre des mandats. En toute hypothèse, vous avez épuisé les vôtres. Une révision constitutionnelle pourrait être envisagée pour plus d’autonomie économique de nos collectivités locales. Une révision constitutionnelle pourrait être entreprise pour mettre fin à l’aberrant et antidémocratique statut spécial du Gouvernorat de Conakry. Ceci permettrait entre autres de répondre à l’équation insoluble de la propreté de Conakry. Une capitale aussi sale est somme toute étouffante. Une révision constitutionnelle pourrait intervenir pour hisser le vivre ensemble en cause nationale et en responsabilité personnelle de chaque citoyen. Une révision constitutionnelle devrait intervenir pour faire du Kakimbo, le Niokolo Badiar et tous nos espaces vivants des domaines constitutionnellement réservés et protégés (pour de vrais !).
Alors pourquoi s’enfermer dans des révisions qui ne vont qu’attiser le discrédit de notre pays et bafouer la volonté populaire ? Quid de la transparence d’une telle procédure ? On se souvient du score de 98,4% du référendum de novembre 2001. Si c’était transparent, le même peuple n’allait certainement pas se lever à peine 3 ans plus tard pour réclamer l’affaissement du régime.
Financièrement un référendum coûte cher. Alors si vous voulez restituer sa souveraineté au peuple de Guinée, le hasard du calendrier vous en donne une belle opportunité : organisez les législatives. Au lieu de procéder à une prorogation très contestable voire antidémocratique du mandat des députés. L’argent du référendum, dont la grande part proviendra très certainement de l’extérieur (encore une aberration), permettra d’organiser lesdites législatives. S’il vous tenait tant à cœur de soumettre au peuple un texte constitutionnel, pourquoi ne l’avez-vous pas fait depuis 9 ans ? Il ne vous reste plus que 17 mois à la présidence et soudainement la musique d’un troisième mandat ne fait que raisonner sans jamais qu’on entende de votre part une once de démenti. Alors comprenez que je me questionne.

Je questionne puisque certains ont oublié qui vous êtes. Qui sait, peut-être l’exercice du pouvoir est tel que le l’universitaire devenu président a lui-même oublié qui est Alpha Condé ? Vous êtes l’ancien étudiant militant et engagé pour la démocratie. Vous êtes l’homme aux 40 années de lutte politique. Vous êtes celui qui a refusé de marchander son engagement politique contre un ministère. Vous êtes, aux yeux de beaucoup de jeunes guinéens, un modèle de persévérance. Vous avez démontré, en accédant au pouvoir à 72 ans, que l’on peut être fidèle à ses convictions et réussir à inspirer. Qui des politiciens de notre pays peut en dire autant sur son parcours ? Si vous ne levez pas le suspens, on sera contraint de croire que vous allez jeter tout ce parcours dans une obscure aventure d’un mandat de trop. Je tairai ici le côté sombre qu’on vous attribue, à tort ou à raison, car dans les circonstances actuelles, il faut faire appel au combattant pour la démocratie que vous avez été. Il faut un épilogue à ce suspens.

Je questionne puisque l’histoire de notre pays échappe volontairement à chacun d’entre nous. Voulons-nous revivre la même situation qu’en 1984 et 2008 ? Voulez-vous que tous vos efforts pour la réforme de l’armée aboutissent au retour des militaires au pouvoir ? Voulons-nous rester à jamais le pays de l’éternel recommencement ? Le pays qui ne tire jamais de leçons de son histoire ? Le pays ayant enclenché la liberté du joug colonial mais qui continue à donner raison à ceux qui avaient parié sur son échec ? La génération de guinéens d’aujourd’hui a trop de fierté pour se résigner à une telle fatalité. Notre retard est déjà énorme pour risquer l’immobilisme ou un voyage sombre vers le passé. Surtout lorsqu’il s’agit de ce passé si peu glorieux de la présidence à vie, du pouvoir clanique, du pillage des biens publics, d’un président figurant … A l’instar d’un toxicomane en cure d’intoxication, notre pays n’a plus le droit replonger. Il n’a plus le droit de renouer avec les démons putschistes, divisionnistes et leur cortège de force sans justice et de victoire sans conquête.

Je questionne ! Vous savez plus que quiconque que l’œuvre inachevé n’a jamais autant de signification qu’en politique. Mais il en est ainsi de ce qu’il convient d’appeler l’ingratitude ou l’aléa démocratique. Vous-vous appropriez des projets inachevés de vos prédécesseurs et vous les présentez comme vôtres et vos successeurs en feront de même. Peut-être auriez-vous aimé électrifier la Guinée et lui donner des infrastructures dignes de nom tout en réformant les institutions. Mais ayant « trouvé un pays et pas un Etat », c’était tout simplement impossible de s’attaquer à tout. D’où l’importance du sens des priorités. Néanmoins, ce « pays » était relativement socialement stable mais aujourd’hui la grogne sociale est telle que toute tentative d’un mandat inapproprié et inconstitutionnel le jetterait dans le gouffre. On peut faire des efforts pour réformer « un pays » mais l’on ne peut envisager quoi que ce soit sans la paix et la stabilité sociale. Un mandat de trop serait tout sauf une contribution à la paix dans notre pays.

Je questionne surtout par ce que, de votre part, le doute subsiste. Vous semblez jouer la montre. Vos réponses rares et évasives aux journalistes sur la question ne rassurent pas. Les sorties sporadiques mais bien ficelées de vos ministres et responsables politiques ne vous disculpent pas. Vos comparaisons avec des pays n’ayant ni la même histoire (Malaisie), ni le même régime politique (Allemagne) que nous, ne vous dédouanent pas. Pourquoi êtes-vous silencieux sur la question d’un éventuel troisième mandat ? J’aurais pu entendre l’argument selon lequel vous êtes à la tâche jusqu’au dernier jour de votre mandat. On aurait admis une telle explication en 2015, 2016, 2017 et même en 2018. Mais à 17 mois de la fin de votre dernier mandat, le questionnement est légitime.

Je questionne si tant est que le pouvoir moral d’un ancien président est à la démocratie ce que la propriété est à un restaurant. Ne privez pas notre pays l’opportunité d’avoir cette autorité morale. Vous en seriez le premier bien évidemment. Offrez-nous les moyens d’être exigeants avec vos successeurs. Vous avez l’occasion d’être le premier ancien président que le pays et les guinéens pourraient connaitre.

Je questionne en fin, Monsieur le Président de la République, puisque mes compatriotes attendent une réponse. En dehors de vous personne n’est en mesure de répondre avec convenance. En conséquence, la seule façon d’éclairer la lanterne collective est d’obtenir votre réponse.
Soyez assuré, Monsieur le Président de la République, de l’expression de ma haute considération républicaine.
Paris le 13/04/19
Hady DIALLO

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