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Morissanda Kouyaté ou l’art délicat de flatter… sans flatter

Une presse piégée entre l'encens et le bâton

Morissanda Kouyaté ou l’art délicat de flatter… sans flatter

Il y a parfois des déclarations qui, sous couvert de sagesse, transpirent d’un double langage si grossier qu’on ne peut s’empêcher d’y déceler une forme de cynisme. Celle prononcée ce 22 juillet 2025 par le ministre guinéen des Affaires étrangères, Morissanda Kouyaté, devant des journalistes réunis à Conakry, en est une parfaite illustration.

« Vous n’avez pas besoin de flatter le président. Les populations le font déjà. »

« Vous n’avez pas besoin de flatter le président. Les populations le font déjà. » Une phrase apparemment anodine, voire empreinte d’humilité. Mais à y regarder de plus près, elle condense, à elle seule, tout le paradoxe de cette communication politique calibrée pour donner l’illusion de la vertu, tout en consolidant la mécanique d’un pouvoir hautement personnalisé.

Quand la critique devient une flatterie déguisée

Morissanda Kouyaté, qui n’en est pas à sa première tirade paternaliste, sait manier l’ambiguïté. En reprochant aux journalistes de flatter le Président, il les invite en réalité à continuer à parler de lui… sans en avoir l’air. Car en affirmant que le peuple s’en charge déjà, il sous-entend que cette adoration populaire serait spontanée, massive et indiscutable. Et comme il serait inconvenant de contredire « le peuple », toute remise en cause du chef devient une offense à la nation. Le tour est joué.

Ce genre de phrase, faussement modeste, est un classique des régimes autoritaires qui cherchent à maquiller leur culte de la personnalité sous des airs de bon sens populaire. On prétend ne pas vouloir les louanges, tout en en profitant pleinement. On feint de repousser l’encensoir, tout en se gorgeant de l’odeur.

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Un ministre en mission

Il faut replacer cette sortie dans son contexte. Le régime du CNRD traverse une phase cruciale : la campagne de sensibilisation autour de la nouvelle Constitution bat son plein, dans une atmosphère lourde de tensions politiques, d’arrestations arbitraires, d’exils forcés et de musèlement progressif de la presse indépendante.

Morissanda Kouyaté, diplomate de formation mais politique d’adoption, ne parle jamais pour ne rien dire. Son discours aux journalistes n’avait rien d’improvisé. Il s’agissait de leur faire passer un message : continuez de relayer la voix officielle, mais faites-le de manière subtile, enrobée, efficace. Ne tombez pas dans l’éloge grotesque, car cela nuit à l’image du pouvoir. Préférez la flatterie masquée, plus fine, plus acceptable, plus… moderne.

Dans un pays où la presse est sous pression constante, où des journalistes sont convoqués par les services de sécurité, parfois arrêtés ou intimidés, cette injonction à éviter la flagornerie pourrait presque faire sourire… si elle n’était pas aussi cynique.

Une presse piégée entre l’encens et le bâton

Ce qui est profondément dérangeant dans cette déclaration, c’est le piège qu’elle tend aux journalistes. Ceux qui oseraient critiquer le régime risquent la censure, la convocation, voire pire. Ceux qui louent le Président s’attirent maintenant le reproche de manquer de professionnalisme. Et ceux qui tentent de garder une ligne neutre sont accusés de tiédeur, de mollesse, de complicité tacite. Dans tous les cas, la presse perd.

Morissanda Kouyaté sait tout cela. Il sait que les conditions de travail des journalistes en Guinée sont précaires, que la liberté d’informer est grignotée par une gouvernance autoritaire qui ne tolère la critique que si elle est marginale. Il sait que les organes de presse indépendants survivent sous perfusion, sans subventions équitables, et souvent sans publicité faute d’un tissu économique suffisamment robuste. Il sait que la télévision publique est un organe de propagande, que les médias privés n’ont d’indépendants que le nom, et que la moindre dissonance peut leur coûter leur agrément.

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Alors pourquoi cette déclaration maintenant ? Parce qu’elle vise à reprendre le contrôle narratif, à donner une leçon de communication à ceux qu’on considère comme des « amplificateurs utiles », mais jamais comme des contre-pouvoirs légitimes.

Le culte du chef, version soft

Derrière la sortie du ministre, c’est un véritable mode opératoire qui se dessine : celui d’un régime qui veut le monopole du récit national, mais avec les apparences de la liberté d’expression. Il faut que le président soit encensé, mais subtilement. Il faut que la presse soutienne la transition, mais sans avoir l’air aux ordres. Il faut que l’image de Doumbouya rayonne, mais sans donner l’impression d’un culte du chef. Une opération de marketing politique d’autant plus redoutable qu’elle s’appuie sur des relais conscients… ou résignés.

Ce n’est pas la première fois que Morissanda Kouyaté tente de redorer l’image d’un pouvoir de plus en plus contesté. Ce ministre au verbe soigné, qui aime les formules alambiquées et les envolées lyriques, est aussi l’un des plus fervents défenseurs du bilan du CNRD à l’extérieur. À l’intérieur, il agit en éclaireur idéologique, posant les bornes de ce qui peut ou non être dit publiquement.

Une presse à reconstruire, un courage à retrouver

Mais le plus triste, dans tout cela, c’est que ces manœuvres semblent encore trouver un écho. Dans un pays où l’autocensure est devenue un réflexe, où de nombreux journalistes ont baissé les bras, fatigués des menaces, des intimidations ou des appels nocturnes du renseignement, la parole critique se fait rare, voire suicidaire. Ce n’est pas la faute des journalistes. C’est la responsabilité d’un système qui préfère l’obéissance à l’intelligence, la servilité à la vérité.

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Face à cela, il ne suffit plus de dénoncer. Il faut reconstruire. Réapprendre à informer sans peur. Recréer des espaces de débat. Redonner du sens à l’engagement journalistique. Et rappeler, une bonne fois pour toutes, que le rôle de la presse n’est pas de plaire au pouvoir, ni au peuple, mais de dire ce qui est. Même si cela dérange. Surtout si cela dérange.


 

PAR CONAKRYLEMAG.COM

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