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Sékou Touré, premier Président de Guinée © DR
Sékou Touré, premier Président de Guinée © DR

Welcome to the hotel… Secret Room Service en Guinée

Hôtel de France, Conakry (Guinée), 1958 : QG, lieu de négociations, coulisses de rencontres secrètes… Les hôtels ont toujours joué un rôle central dans l’Histoire. L’opinion revisite des établissements en lien avec la politique africaine.

« Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage »,

lance Sékou Touré au visage du général de Gaulle lors de sa visite à Conakry le 25 août 1958. Cette gifle se traduit en quelques jours par la victoire en Guinée du « non » au référendum du 28 septembre et par la proclamation de l’indépendance le 2 octobre. La Guinée est ainsi la seule colonie africaine à prendre cette voie, alors que le reste des territoires d’AOF et d’AEF deviennent des Républiques autonomes de la Communauté franco-africaine.

Avec ce « non », la géopolitique de l’Afrique de l’Ouest a basculé en direction de la Guinée. Sitôt l’indépendance proclamée, la pression ne tarde pas à monter et le capitaine Maurice Robert, chef de poste SDECE (services secrets français) pour l’Afrique de l’Ouest basé à Dakar, décide de venir en mission à Conakry dès la seconde quinzaine d’octobre 1958. Sous prétexte d’un voyage d’affaires, ses faux papiers lui permettent de franchir la toute nouvelle douane guinéenne au prix de longues tracasseries. Sorti de l’aéroport, il se rend aussitôt à l’Hôtel de France où il va loger le temps de sa mission.

L’Hôtel de France est l’un des fleurons de l’hôtellerie locale, une sorte de pont paradoxal entre l’archaïsme colonial et la modernité artistique française : Perriand et Jean prouvé

C’est l’un des fleurons de l’hôtellerie locale, une sorte de pont paradoxal entre l’archaïsme colonial et la modernité artistique française. Situé en front d’océan Atlantique, l’hôtel a été bâti en 1953-1954. Il est l’une des premières grandes réalisations du cabinet d’architectes LWD, célèbre pour sa tour des Quatre Temps de La Défense. Le design et la décoration intérieure ont été confiés à Charlotte Perriand, l’ancienne élève de Le Corbusier ; le design de la façade du restaurant est l’œuvre de Jean Prouvé : elle consiste en volets obturants qui pivotent et ouvrent sur l’océan Atlantique.

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Dans ses murs va se jouer le premier acte, inconnu, de la guerre secrète du SDECE contre la Guinée de Sékou Touré. Le choix de Maurice Robert pour cet établissement ne doit rien au hasard : son directeur est son honorable correspondant. Ce dernier commence à ressentir de vives inquiétudes : de nouveaux clients, jusqu’alors inconnus, débarquent dans son établissement, le plus select de Conakry, qui devient à ce titre un formidable observatoire de la vie internationale de la Guinée. Il s’en ouvre à son officier traitant qui vient constater par lui-même l’évolution rapide de la situation.

Puissante suspicion. Sur le trajet qui le conduit de l’aéroport à l’hôtel de France, Maurice Robert prend la température : une puissante suspicion anime les institutions et les agents du tout nouvel État guinéen à l’égard de la France. Une rumeur l’inquiète plus que tout : le bruit court que des « spécialistes » de l’Est sont arrivés à Conakry. La rencontre avec son honorable correspondant confirme ses craintes.

Les nouveaux clients de l’hôtel viennent massivement de l’Est, Europe communiste ou URSS… et même, certains, de Chine. Si la barrière de la langue s’avère infranchissable pour le directeur et son équipe, qui se trouvent débordés par cette nouvelle clientèle, demeure une seule certitude : ces nouveaux venus développent des activités politiques avec le régime de Sékou Touré, au prétexte de coopération.

Maurice Robert ne tarde pas à découvrir que le StB, le redoutable service d’espionnage tchécoslovaque spécialisé dans la sous-traitance du KGB pour les pays francophones, prend en main les services spéciaux guinéens

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Maurice Robert ne tarde pas à découvrir que le StB, le redoutable service d’espionnage tchécoslovaque spécialisé dans la sous-traitance du KGB pour les pays francophones, prend en main les services spéciaux guinéens. Le StB est réputé pour la violence et l’efficacité de ses méthodes. Bref, en quelques jours, la situation est devenue critique. Les Français sont dans le collimateur des services de sécurité guinéens épaulés par les sbires du StB. Le moindre faux pas devient alors lourd de conséquences, pour l’officier du SDECE et son réseau, avec en première ligne le directeur de l’Hôtel de France.

Maurice Robert décide de modifier son organisation en Guinée, car l’héritage colonial fait que celui-ci repose sur les épaules de Français. Pour éviter de « griller » ses hommes, il cesse ses relations avec plusieurs honorables correspondants et met en sommeil le réseau existant. Dans la toute récente ambassade de France à Conakry, l’officier du SDECE en poste sous couverture diplomatique, se considérant « brûlé », est rapatrié en toute discrétion en décembre 1958. Maurice Robert décide de bâtir un nouveau réseau depuis… l’Hôtel de France.

La boutique de presse et de souvenirs, traditionnelle échoppe des halls des grands hôtels, est fermée : qu’à cela ne tienne, l’espion convainc, non sans peine, le directeur de l’hôtel de la faire rouvrir… et de la confier à un jeune officier du SDECE, spécialement venu de Paris. Derrière ses piles de journaux et ses rangées de bibelots, ce clandestin du SDECE disposera d’un poste d’observation et d’écoute efficace, inégalé et surtout insoupçonné.

Il reçoit pour mission d’organiser un nouveau réseau de renseignement depuis sa couverture de l’Hôtel de France ; dans le même temps, charge pour lui de veiller sur le directeur de l’hôtel, qui n’a pas caché à Maurice Robert son angoisse face à l’intrusion directe du Service dans son hôtel grouillant de clients de l’Est, pour éviter tout faux pas.

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De retour à Dakar quelques jours après sa mission à l’Hôtel de France, Maurice Robert a la conviction que la principale menace est la transformation de la Guinée en tête de pont en Afrique du bloc communiste grâce au régime de Sékou Touré. L’objectif serait de transformer Conakry en foyer de la révolution et de l’action communiste pour l’Afrique de l’Ouest.

L’espion français considère qu’il faut mettre rapidement un terme à ce scénario. L’étape suivante sera la préparation d’une opération de déstabilisation contre le régime de Sékou Touré, organisée par le SDECE entre 1959 et 1960… en marge, cependant, de l’Hôtel de France. Ironie de l’histoire : en 1958, suivant la volonté de Sékou Touré qui veut effacer les références à l’ancienne puissance coloniale, l’établissement est rebaptisé le Grand Hôtel de l’Indépendance.

 

Maurice Robert, « Ministre » de l’Afrique, Paris, Seuil, 2004.

Source l’opinion.fr

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